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Bruxelles : ce n’était pas un sommet, c’était un tournant

mardi, février 19, 2013 1 commentaire

Pendant qu’à l’Assemblée nationale se poursuivait la comédie du mariage homosexuel, mettant fin à l’institution du mariage tout court, déjà bien mal en point, la diplomatie française s’embourbait dans l’Europe faute de savoir ce qu’elle veut et ce qu’elle peut, hormis donner des leçons qui exaspèrent nos voisins.
L’Angleterre et l’Allemagne viennent d’envoyer un signal commun : elles ne veulent pas d’une Europe intégrée, d’une Europe politique à la mode française. Elles s’en tiennent à l’Europe de Jean Monnet qui était déjà celle du marché et du libre échange. La monnaie commune, l’Euro, peut exister sans qu’il existe une politique économique et sociale commune, si l’Euro est la monnaie de l’économie dominante comme l’était le Mark. Pourquoi s’encombrer des fantaisies françaises, dès lors que l’Allemagne peut finalement imposer sa politique ou à tout le moins la mener sans entrave.
L’Angleterre qui a toujours considéré que l’Europe continentale était sa zone de libre échange n’y voit pas malice puisqu’elle a conservé sa propre monnaie. Ce compromis semble tout à fait convenir aux autres Etats membres. La France devra donc se résoudre à rendre sa gouvernance compatible avec les règles de l’Union, ce qui va donner quelques migraines à François Hollande qui était bien décidé pourtant à “raisonner” ses partenaires “déraisonnables”. Le peu d’empressement de l’Union européenne à choisir une politique extérieure se manifeste tous les jours et notamment à propos de l’affaire du Mali. Les Français sont au Tassili à la frontière algérienne et entretiennent un corps expéditionnaire plus nombreux qu’en Afghanistan, sans qu’aucun état membre n’ait remué le petit doigt ! Les touaregs et le désert, c’est une affaire française à laquelle l’Allemagne n’a pas envie de se mêler ; d’ailleurs pour l’Allemagne les affaires du monde doivent êtres traitées par les Etats-Unis et les vaches seront bien gardées !
Pendant ce temps ; Berlin vend des Volkswagen, traficote avec l’Iran, échange avec la Chine et domine le marché commun. Angela Merkel veut le bien des peuples, c’est pour cela qu’elle le leur prend ! En attendant, l’incompréhension franco-allemande s’accroît. Les relents de lutte des classes qu’on entend ici en bruit de fond sont devenus bien étrangers à un pays dont la moitié a connu pendant un demi-siècle le paradis soviétique et le modèle français ne semble pas être le plus performant, même si le rêve de ses élites reste de construire une Europe fédérale qui incarnerait enfin, à bonne échelle, sa volonté de puissance, comme si l’Europe pouvait redevenir napoléonienne et se faire entendre enfin du monde entier, comme au bon vieux temps où les idéaux révolutionnaires suivaient le drapeau tricolore brandi par des armées victorieuses. Mais Victor Hugo est mort et les rêves romantiques de Stendhal, de Balzac et de Flaubert sont loin, si loin au fond des mémoires que le peuple français ne suit pas ses élites, et hésite devant chaque étape fédérale comme l’expérience du dernier référendum sur la Constitution Européenne le montre. Les Français n’ont pas voulu de Constitution Européenne ; ils sont presque 30% aujourd’hui à se rallier au nationalisme du Front National, comme si le futur se trouvait dans leur pays enfin débarrassé de ses élites et de ses dirigeants, et Mélanchon au Front de gauche a le même langage et la même démarche.
En tentant de faire passer le compromis de Bruxelles pour une victoire, alors que c’est le triomphe allemand, François Hollande a de nouveau perdu la boussole et le contact avec cette France profonde qu’il a tant de mal à rencontrer, mais surtout désormais à la merci de la politique économique allemande, son programme qu’il aime tellement rappeler, comme si ses électeurs l’avaient lu, ressemble de plus en plus à un vieux, très vieux tract échoué sur un trottoir, et c’est à la real-politique qu’il va devoir se colleter dans un univers dominé par un libéralisme dont il n’avait sans doute pas mesuré la puissance et l’efficacité. Ce sommet de Bruxelles est une pierre blanche qui marque le tournant du chemin et exige d’autres choix que ceux exprimés par la langue de bois du dramatique Fabius, caricature de la pensée unique de la caste qui a pris le pouvoir, il y a maintenant si longtemps, et qui ne trouve plus de contrepoids à ses utopies et à ses erreurs. Le sommet de Bruxelles doit faire réfléchir à la solitude d’une France qui veut avoir raison contre tous, mais qui ne pense plus grand-chose puisque les talents sont de plus en plus exclus de l’espace public.

Xavier de Roux

Paru dans L’Echo des Arènes n°184 – Mars 2013

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Pauvre Europe !

mardi, mai 26, 2009 1 commentaire

L’élection du Parlement européen a lieu le 7 juin prochain. C’est une élection capitale, et pourtant tout le monde s’en moque.
C’est une élection capitale parce que les lois européennes votées par le parlement européen sous le nom de directives s’imposent à la loi nationale qui a l’obligation de les “transcrire”. Nous vivons Européens, et souvent nous ne le savons pas.
Le traité de Lisbonne, s’il est ratifié en octobre par l’Irlande, va renforcer les pouvoirs du Parlement européen qui aura désormais les mêmes prérogatives législatives que le Conseil des Etats. Or les règles économiques et sociales qui seront adoptées après la sortie de crise seront d’abord des règles européennes, les parlements nationaux n’auront qu’un rôle subsidiaire. Le Traité de Rome en 1958 consacrait la toute puissance du marché et du droit de la concurrence. Il y a tout lieu de penser que l’interprétation du Traité de Lisbonne donnera du droit européen une lecture différente. Le Parlement européen aura donc un rôle essentiel à jouer, un rôle protecteur, un rôle d’arbitre. Les grandes entreprises ne s’y trompent pas. Elles sont déjà dans ses couloirs.
Et pourtant tout le monde semble se moquer de ces élections. Les partis commencent à peine une campagne électorale, si brève qu’elle durera au maximum deux semaines ! Peu de candidats sont connus du grand public, Cohn-Bendit et Rachida Dati sont presque deux exceptions. Quant aux programmes, ils sont largement à usage interne. Madame Aubry et M. Bayrou ordonnent de tirer sur le quartier général, c’est-à-dire sur Nicolas Sarkozy en prévision des élections présidentielles, François Bayrou espère gagner la mise, en l’emportant au premier tour sur le candidat socialiste ; l’extrême gauche, assez en forme, développe un programme anti-capitaliste qui a au moins le mérite d’être clair, et l’extrême-droite souverainiste veut, à la limite, d’une Europe des Nations, mais certainement pas d’un Parlement européen doté de pouvoirs.
Il faut donc être courageux pour faire campagne et pour dire d’aller voter. Jusqu’alors la majorité et l’opposition au Parlement européen, c’était à peu près bonnet blanc et blanc bonnet puisque pour distinguer un social démocrate allemand d’un démocrate libéral hollandais, il fallait faire un certain effort. Mais tout peut changer. La crise est passée par là. On a pu constater que les certitudes anglo-saxonnes des banquiers de la City de Londres et de Wall Street si présentes à Bruxelles ont disparu le temps d’un clic sur un ordinateur, emportant dans la même tourmente les marchés financiers chinois de Hong-Kong, de Singapour et d’ailleurs, la bourse de Tokyo et bien entendu les marchés européens. Bourré de fausse monnaie fabriquée à l’abri d’une grande dérégulation mondiale, l’heureux casino où l’on jouait les finances du monde a sauté, fragilisant l’épargne, vidant les poches et fermant les usines. Or qui nous dit qu’une fois le système renfloué à grand renfort d’aides des Etats financées par le déficit de leur budget, les mêmes ne vont pas essayer de recommencer ! Le Parlement européen peut constituer un puissant contrepoids.

Xavier de Roux

Paru dans L’Echo des Arènes n°140 – Juin 2009

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L’Irlande a dit non !

mercredi, juin 25, 2008 Laisser un commentaire

L’Irlande, le chouchou de l’Europe qui est passé sans transition des choux et des patates à la finance et aux technologies avancées, vient de dire non au traité de Lisbonne, c’est-à-dire à l’organisation institutionnelle de l’Europe qui fut mise sur le chantier par Valery Giscard d’Estaing, avec le succès que l’on sait.

L’enjeu consiste à faire fonctionner démocratiquement un espace économique partagé par 27 pays !

On cherche un président de l’Europe élu pour deux ans, un parlement européen avec de nouvelles compétences, un ministre des affaires étrangères commun, une défense commune et surtout des règles de majorité permettant de faire fonctionner l’ensemble. L’unanimité requise aujourd’hui signifie le blocage quotidien.

Les Irlandais ont dit non à ces nouvelles institutions, non au président de l’Europe, non à la règle de la majorité, non à une commission où certains pays ne seraient pas représentés par un commissaire, non à une Europe où les petits pays ne pèseraient guère. Et la France n’a pas grand-chose à dire puisque c’est le vote français, le non français qui a conduit à cette renégociation et au non irlandais.

Décidemment Nicolas Sarkozy, qui avait mouillé sa chemise pour arriver à cette transaction, n’a pas de chance. Il va devoir passer six mois à tenter de rapetasser une fois de plus le rêve européen, ou plutôt de réconcilier le rêve avec la réalité.

C’est le paradoxe de cette construction qui ennuie l’opinion, écarte les électeurs, rameute les spécialistes et s’achève dans la querelle du plan rouge en Méditerranée, ou celle de la TVA pour les restaurateurs et demain pour les camionneurs !

L’Europe ne se remet pas de son péché originel. Ses pères fondateurs ont cru qu’il serait possible de passer d’institutions destinées à réguler un marché commun à des institutions démocratiques. Or on ne régule pas un marché comme on conduit une démocratie, et la loi du marché en Europe, les libertés économiques fondamentales, l’ont toujours emporté sur les lois des pays membres. La primauté du droit communautaire est devenue la primauté d’une économie libérale souvent mal comprise par les peuples européens habitués à une certaine solidarité sociale. Le paradoxe de la sociale démocratie européenne c’est justement d’avoir été à ce point européenne qu’elle y a largement laissé ses principes. Les Hollandais, les Français, les Irlandais aujourd’hui, sont devenus craintifs, échaudés et pensent que les peuples ont leur mot à dire sur l’élaboration des politiques qui les concernent.

Certes justement les institutions ont pour objet de faire fonctionner ce que l’on pense être une démocratie, mais l’on s’attache plus au fonctionnement qu’à la démocratie et les docteurs en droit constitutionnel sont encore assez minoritaires dans nos sociétés.

Comment dans ces conditions faire adhérer les peuples au processus européen ?

On peut évidemment leur raconter l’histoire de l’Europe depuis la chute de l’Empire Romain, et toutes les tentatives avortées, de Charlemagne au rêve d’un empire romain-germanique, en passant par notre ami Napoléon, et quelques guerres plus tard, toutes les ambitions brisées sous le joug des nationalismes et des innombrables victimes qui ont fini par réveiller les consciences et relancer le processus. Mais plus d’un demi siècle s’est écoulé ; les pays européens ont retrouvé une certaine prospérité, la paix et leurs égoïsmes. Ils ont conservé leur culture et leurs intérêts ; ils ne savent pas très bien quel est ce lien qui les attache ensemble ; ils partagent la même monnaie, et se plaignent donc ensemble de la hausse des prix. Il n’y a même plus, aux frontières, de menace identifiée, alors chacun a envie de suivre son chemin comme bon lui semble sans se soucier de ces pans de souveraineté transférés à ces communes institutions qu’on regarde de loin et qui concernent peu.

Nicolas Sarkozy va devoir, non pas jouer au mécanicien rafistoleur, il y perdrait son temps, mais montrer un chemin neuf et un chemin commun, une ambition et un rêve, expliquer pourquoi il faut être uni au moment même où la civilisation occidentale, la nôtre, après des siècles de règne absolu sur notre planète, cède le pas à d’autres cultures millénaires qui s’étaient peu exprimées au cours des derniers siècles, et qui deviennent triomphantes aujourd’hui, portant des valeurs qui ne sont pas les nôtres, des droits de l’homme que nous n’avons pas fabriqués, des philosophies qui nous sont étrangères encore et qui pourtant sculptent la vie quotidienne, la façon de vivre, d’aimer, de travailler, de créer ; ce dialogue des civilisations nous ne le mèneront que si nous savons encore être créatifs pour la nôtre.

Les querelles avec la Chine au sujet du Tibet, du bouddhisme ou du Dalaï-lama, ou encore notre relation avec l’Islam, montrent bien que le socle des valeurs n’est plus forcément le nôtre à l’échelle de l’humanité, et par voie de conséquence dans chaque vie quotidienne. L’Europe a donc besoin d’un chef d’orchestre inspiré et volontaire ; Nicolas Sarkozy va tenter d’être celui-là.

Xavier de Roux

L’Echo des Arènes n°129 – Juillet 2008

Où va la politique étrangère de la France ?

mardi, octobre 23, 2007 1 commentaire

Notre pays est confronté comme l’ensemble des pays occidentaux aux enjeux d’une planète qui se rétrécit à vue d’œil tant l’espace-temps a changé en un siècle, et tant son peuplement s’est modifié au bénéfice de l’Orient. La suprématie économique américaine issue de la deuxième guerre mondiale est en train de disparaître, comme a disparu depuis peu le monde communiste, pour laisser la place à l’émergence de vastes états comme la Chine et l’Inde, ou au retour de la Russie sortie affaiblie de sa révolution de 1989.
L’Europe est donc devenue pour un pays comme la France une nécessité absolue. Elle lui procure, malgré les grincheux, une monnaie forte, un marché proche et solvable, une solidarité de défense.
Pourtant la France n’est pas tout à fait à l’aise dans cette Europe qu’elle ne domine pas. Elle regarde vers la Méditerranée et l’Afrique, sans trop savoir où se trouvent ses alliances fondamentales. Elle se rapproche de la politique de défense de l’OTAN, au moment où le traité d’Atlantique Nord, fait contre l’URSS, n’a plus d’autre sens que d’affirmer une solidarité avec l’Amérique. En Afrique, elle rencontre maintenant la Chine sur les terres de ses alliés traditionnels, dont elle ne sait plus comment gérer l’amitié, empêtrée dans ses affaires d’immigration qui malmènent son image. En Méditerranée, elle doit affronter d’abord les conséquences de la crise des Balkans, et la création de micro-états, comme le Monténégro, le Kosovo, la Macédoine ou la Bosnie, d’où peut surgir à chaque instant une nouvelle crise. Elle est pourtant tentée, on ne sait d’ailleurs pourquoi, par ces micro-états qui peuvent sans doute se multiplier dans toute l’Europe, pour lui donner le visage du défunt empire romano-germanique. Mais surtout elle est confrontée à la crise majeure qui depuis plus d’un demi-siècle creuse le fossé entre l’Occident et le Moyen-Orient, fait resurgir l’Islam en dehors des Etats et l’Ouma, cette union des peuples musulmans qu’avait brisée l’émergence des nationalismes.
L’occupation de la Palestine par Israël : le lien mystique qui lie les Juifs à la terre d’Israël a engendré comme par effet miroir la sacralisation de la terre palestinienne par l’Islam et a fait paradoxalement de ce conflit celui du monde occidental chrétien avec le monde arabo-musulman. Incapable de trouver une solution à un conflit qui est du domaine du sacré la diplomatie matérialiste occidentale a pour l’essentiel pris fait et cause pour Israël, avec quelques exceptions parmi lesquelles la fameuse exception française portée par le Général de Gaulle.
Avec Nicolas Sarkozy, cette exception est passée à la trappe.
De même que l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis obéissait au prétexte de la non-prolifération nucléaire, et de la menace de l’Irak sur l’existence d’Israël, la croisade avec les mêmes prétextes s’étend aujourd’hui à l’Iran.
Si l’on n’a trouvé en Irak nulle trace d’arme nucléaire, on a créé une situation qui en effet profite à l’Iran, puisqu’au nom de la démocratie, donc de la loi du plus grand nombre, on a jeté dans ses bras la majorité chiite irakienne, ouvert à son protectorat un état kurde tout neuf, et un Afghanistan que l’Occident ne parvient pas plus à protéger que l’URSS n’était parvenue à le conquérir. Par la force des choses, le pouvoir est passé de Bagdad à Téhéran, comme au temps béni des croisades, les Perses seldjoukides finissaient par devenir les protecteurs du monde musulman ! Parfois, l’histoire bégaie, et les mêmes causes produisent les mêmes effets. Aux bruits de bottes que fait résonner Bernard Kouchner, on a envie de répondre le mot d’un général célèbre : «Attaquons, attaquons… comme la lune !»
Le rôle de la France ne serait-il pas plutôt d’apporter l’apaisement en œuvrant pour un partage équitable de la Palestine, pour une désacralisation du conflit, de sorte que cesse cet affrontement d’un autre âge qui ensanglante déjà le Moyen-Orient, mais qui pourrait bien finir par incendier la planète.
Si le temps de la diplomatie revenait, Nicolas Sarkozy pourrait alors jouer un rôle historique qui devrait être à sa mesure.

Xavier de Roux

L’Echo des Arènes – Novembre 2007

L’état de la France

mercredi, juin 1, 2005 Laisser un commentaire

Le débat sur le projet de Constitution Européenne a pris un tour surréaliste. Certes, on peut se féliciter que l’on n’ait jamais autant parlé en France des institutions européennes depuis 50 ans ; certes on a pu constater les effets du discours simplificateur des responsables politiques de tous bords. Par exemple, sans nuances contre Natura 2000 ou la mise en œuvre de la politique agricole commune, mais au-delà de la caricature et quelquefois aussi de la découverte, est apparu le vrai visage de la France à l’aube du XXIème siècle.

Ce peuple qui a parcouru le monde est aujourd’hui bien fatigué ; les conquérants d’hier, les entrepreneurs, les inventeurs, les faiseurs de concepts et les manieurs d’idées ont peur de se montrer. Ils sont devenus muets. La mode est à la peur, la crainte, à la catastrophe, en un mot à la crise qui s’est imposée, on ne sait comment, dans les esprits il y a des années. Le monde serait en crise. La France serait en crise, en proie à d’invisibles ennemis, depuis que le monde s’est mis à changer trop vite ; depuis que les pays pauvres deviennent riches ; depuis que les marchandises et les capitaux circulent plus vite ; depuis que se multiplient les sources de connaissance et que s’affaissent nos grands monopoles nationaux qui n’ont plus guère d’utilité.

On avait dit aux Français qu’était enfin venu le temps où le travail serait maîtrisé, le grand ministère du temps libre enfin créé et atteint le paresseux nirvana de la flânerie.

Toute une pensée politique qui avait fait de la réduction du temps de travail l’aboutissement de la civilisation moderne, se trouve brusquement confrontée à la dure réalité de la rotondité de la Terre, au pullulement des hommes, aux extraordinaires appétits de bien-être de ces lointains voisins que l’on aimait bien lorsqu’il s’agissait simplement de s’apitoyer sur leur sort de peuples en voie de développement, mais que l’on redoute aujourd’hui parce qu’ils ont mis la main à la pâte, produisent, vendent, créent à longueur de journée… et l’exemple est d’autant plus mal vécu par nos néo-marxistes qu’il vient d’abord du dernier régime communiste d’un grand pays de la planète : la Chine ! Les prolétaires chinois ont envahi le capitalisme et conquis l’économie de marché. Ils ne s’en sortent pas si mal !

Du coup nos altermondialistes, nos Bové, nos Besancenot, nos communistes maison, comme Mme Buffet, nos trotskistes patentés comme Mme Laguiller, rejoints par les post-marxistes socialistes, genre Mélanchon, ont scellé un formidable pacte qui à la stupeur générale est en passe de constituer une majorité politique avec les nostalgiques du fascisme qui battent le pavé depuis longtemps derrière Jean-Marie Le Pen. Quelle histoire !

La vie politique française pouvait réserver beaucoup de surprises, mais celle-là est de taille ! On conçoit que les Polonais ou les Lettons trouvent désormais les Français de moins ne moins fréquentables. Ils incarnent un néo-stalinisme que l’on croyait éradiqué d’Europe depuis 1989 et la chute du Mur de Berlin. On avait tort ! La France est là, bien là, tournée vers le passé, vers ses anciennes utopies et ses grands soirs, au chaud dans ses images d’Epinal.

La divine surprise de l’échec de Jospin aux élections présidentielles signifiait déjà cela, mais personne ne l’avait vraiment cru.

Le réformisme entamé sous Chirac n’aura finalement fait que des mécontents, entre ceux qui pensent que l’on n’a pas réformé assez, et ceux qui trouvent que la réforme les menace. Personne ne sait dénouer les nœuds d’une société prisonnière de ses contradictions et qui n’arrive pas, dans sa majorité, à envisager un avenir un peu différent du passé.

Il ne reste donc plus qu’à trancher le nœud gordien. Dans un sens ou dans un autre ; celui qui aura le courage de le faire s’emparera du pouvoir pour le meilleur, ou malheureusement pour le pire. Ce sera le leçon d’un référendum incertain.

On comprend alors la presse étrangère médusée, et surtout les négociateurs des pays de l’Est qui ont tant insisté pour faire figurer dans la deuxième partie de la Constitution les valeurs de liberté et de respect des Droits de l’Homme qui ont été une des principales raisons de leur adhésion au Projet Européen.

Nos valeureux marxistes, nos valeureux fascistes sont sortis du bois et se promènent à visage découvert, avec le sourire du facteur ou le rire du vicomte, sûrs de leur effet et sûrs de leur victoire.

La France est donc en état de crise de nerfs et les Gaulois craignent que le ciel ne leur tombe sur la tête. C’est ce qu’on leur promet.


Xavier de Roux

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La crise de nerf

dimanche, mai 1, 2005 Laisser un commentaire

La France est sous Prozac. Les Français dépriment. Où qu’on se tourne se lèvent les lamentations d’un pays qui serait le plus malheureux du monde.

D’ailleurs, on lui dit tous les matins et tous les soirs. L’énoncé des déficits, des chiffres du chômage, de la montée des charges est devenu au moins bi-quotidien à la télévision, et à flot continu sur les radios dites d’information. Des lycéens et des professeurs tentent d’occuper des lycées, les médecins urgentistes sont en grève, les trains roulent quand ils peuvent, la sécheresse menace, le SIDA gagne du terrain, les salaires des femmes sont inférieurs à ceux des hommes, les prostituées sont persécutées par la police qui harasse leurs clients, les prisons sont pleines, les juges nagent dans l’erreur judiciaire, et l’on a mis en berne les drapeaux à l’occasion de la mort du Pape en oubliant que la France est laïque. C’est dire que tout fout le camp, même l’Europe que l’on va plomber au référendum pour des raisons aussi nombreuses que variées.

Et pourtant, les Français ont été un grand peuple, un de ceux qui comptent dans l’histoire du monde ; les Français ont rêvé de grandeur, avec leur monarchie, avec leur révolution, avec leur Empire, avec la République ! Ils ont eu toujours des idées inédites, et ce n’est pas pour rien que Jules Verne est français ! Ils ont fait rêver le monde avec la liberté, l’égalité et la fraternité ; ils ont chassé les tyrans ; ils en ont inventé quelques-uns ; ils ont eu le siècle des Lumières et ces lumières ne sont pas éteintes ; on lit encore de par le monde la littérature française, on admire ses peintres, son goût pour l’universalité… Ses inventeurs comptent encore parmi les plus prestigieux. Alors pourquoi cette panne ? Pourquoi les hommes politiques vont-ils chercher leurs idées chez les communicants, pourquoi peine-t-on à mettre ensemble un sujet, un verbe et un complément ? Pourquoi les partis politiques ont-ils tant de mal à publier des programmes soporifiques que personne ne lit et qui sont de misérables slogans vides ? Pourquoi passe-t-on son temps à tenter d’ériger en science l’économie, qui n’est finalement que le résultat du comportement hétéroclite d’acteurs sur un marché ? On prend ainsi l’effet pour la cause, comme on prend d’ailleurs les loups pour des chiens.

Il ne faut pourtant pas grand chose pour renverser le mouvement, à moins que l’on ait fait du malheur son fond de commerce. Et c’est peut-être là où le bât blesse. Pendant longtemps ceux qui avaient en charge la nation montraient le long chemin qu’il fallait parcourir pour asseoir son bonheur et le transfigurer. Le Général de Gaulle est certainement le dernier qui ait choisi cette façon antique de prendre les chemins escarpés, de tenir tête et d’affirmer. Les successeurs ont bâti leur succès sur la lutte qu’ils ont prétendu mener contre les malheurs quotidiens dont la politique devrait protéger chaque Français. Ils viennent de butter sur l’Europe. Car là, ça ne marche plus. La bobologie des petits mécaniciens politiques ne fonctionne pas sur un grand dessein qui les dépasse et qu’il faut prendre à bras le corps.

La question européenne n’est pas de savoir si l’artisan peintre de Varsovie va pouvoir prendre un chantier à Rochefort, la question européenne est celle de savoir si 25 peuples qui portent et qui incarnent l’une des plus vieilles et des plus modernes civilisations du monde, vont pouvoir la conserver, la faire prospérer, et tenir ensemble leur destin, c’est-à-dire conserver leur façon de vivre, leur sens de la liberté, de la solidarité, de l’humanisme, de la tolérance.

L’Europe, c’est Platon, Aristote, le Christ, Saint Augustin, Spinoza, Rabelais, Descartes, Léonard de Vinci, Goethe, Voltaire, Kant, Kierkegaard, mais c’est aussi Michel Ange et Picasso, c’est la musique éternelle de Mozart, c’est Rodin et Eiffel, c’est Curie, c’est Einstein. Cela vaut bien de cesser un instant nos querelles, d’affirmer face aux grandes civilisations matérialistes et militaires du XXIème siècle, l’Amérique et la Chine par exemple, que nous existons encore, que nous sommes là, avec nos qualités et nos défauts, mais avec notre sens de la vie et de la liberté pour quelques millénaires encore, et qu’il n’est pas venu le temps où nos temples s’écrouleront, comme le Parthénon d’Athènes, et qu’il vaut mieux rester debout que geindre sur des malheurs imaginaires.


Xavier de Roux

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Les enjeux de l’Union Européenne

lundi, novembre 1, 2004 Laisser un commentaire

L‘affaire du Traité Constitutionnel européen, qui va dominer en 2005 la vie politique française, n’est pas un attrape-nigaud, une farce et attrape de politique intérieure, c’est une affaire sérieuse puisqu’il s’agit pour la France de se défaire d’une partie de sa souveraineté pour tenter une aventure commune qui n’est pas gagnée d’avance.Depuis 1957, l’Union Européenne, née sur les ruines fumantes de la deuxième guerre mondiale, est en marche d’abord à six états, et maintenant à 25 ! Réunir, fédérer 25 peuples dont l’histoire commune, c’est d’abord de s’être beaucoup combattus, n’est pas une mince affaire.

Est-ce utile ? Est-ce nécessaire ? Et comment s’y prendre ?

Il est évidemment utile de faire régner la paix dans ce continent qui a su si bien incendier le monde, et lui imposer les idéologies les plus baroques et les plus totalitaires. Les nations européennes ont régné tour à tour sur le monde par la force des armes. Elles ont perdu cette force-là en même temps que leurs grandes utopies. Ce n’est pas si mal !

Elles se sont reconstruites ensemble la dernière guerre finie, à l’ombre de l’Amérique et face à une Union Soviétique qui rêvait à l’empire du monde.

L’Union Soviétique a vécu. On a remisé au musée de l’Histoire ses camps d’extermination et finalement jeté un voile pudique sur cette extravagante expérience.

Le modèle économique libéral l’a emporté ; l’économie de marché, qui existe depuis que le monde est monde, a repris ses droits sur les utopies et les Etats ont la lourde obligation de la réguler. Et dans les bouleversements technologiques et géopolitiques que connaît la planète, c’est sans doute la chose la plus difficile à faire. La justice n’est pas naturelle ; la justice sociale encore moins ! L’Europe peut-elle faire régner la justice sociale ?

En cela, Fabius a lancé finalement le bon débat. Qu’il l’ait fait contre son camp n’a guère d’importance, mais il a raison d’affirmer que la constitution proposée consacre l’économie de marché devant prospérer dans l’Union. Ce faisant il enfonce d’ailleurs une porte très largement ouverte puisque la création du marché commun en 1957 supposait déjà l’existence d’une économie qui n’était alors contestée que par le Parti Communiste qui souhaitait l’un des régimes collectivistes tels qu’ils prospéraient à l’Est.

Mais le parti Socialiste était dans le camp de la liberté, ou du libéralisme si l’on veut.

Il faudra attendre 1981 et le programme commun de gouvernement pour qu’une partie substantielle du P.S. rejoigne les thèses communistes. Ce furent les grandes nationalisations des moyens de production d’échange et de crédit que fit le gouvernement Mauroy. Très vite rappelé à l’ordre par la commission de Bruxelles qui somma la France de choisir son camp, François Mitterrand mit justement Laurent Fabius aux affaires pour retrouver un peu d’orthodoxie. Et Mitterrand comme Fabius soutinrent fermement et avec courage le Traité de Maastricht qui créa l’Euro, et avec la monnaie unique, des règles budgétaires particulièrement contraignantes pour baisser les déficits publics. N’importe quel gouvernement français, tant que la France reste dans l’Union, devra se plier effectivement à des règles économiques acceptées par les autres pays, fussent-ils socialistes, comme l’Espagne, l’Allemagne ou l’Angleterre.

Si le libéralisme c’est le diable, comme le soutient aujourd’hui Fabius, eh bien il faut effectivement quitter l’Europe, son confort et son marché. Il faut faire autre chose. On peut tenter l’Albanie, pourquoi pas ?

Mais l’affaire est plus grave qu’il n’y parait. L’opinion mal informée, et souvent désinformée pense que le ciel, chaque jour, va lui tomber sur la tête, que les Polonais vont produire à la place des Français, que les Tchèques vont s’installer, que leur prix de revient inférieur au nôtre va entraîner une délocalisation générale de la production. Or la situation est beaucoup plus complexe que cela. L’Union Européenne a déjà fait augmenter dans des conditions considérables le niveau de vie de l’Espagne, de la Grèce et du Portugal, pourquoi n’obtiendrait-on pas le même résultat avec les pays de l’Est ? Mais surtout regardons un peu plus loin et voyons comme notre planète se transforme. Un milliard et demi de Chinois, un milliard d’Indiens sont maintenant clairement en concurrence avec notre vieille Europe. Mais l’Europe unie, c’est aussi toute la mémoire du monde, la créativité, l’invention, une manière de vivre ensemble : l’humanisme, l’homme et son existence comme aboutissement et réalisation de soi, c’est le respect des Droits de l’Homme et finalement la liberté. Prenons garde. Seule la civilisation européenne a porté aussi haut l’homme et sa liberté. C’est ce bien commun que nous devons faire vivre et défendre ensemble. Il nous vient de loin ; de la Grèce, de Rome, de la pensée judéo-chrétienne, du rationalisme des Lumières. Oublions-le un instant et le totalitarisme s’installe ! Les exemples sont récents. Alors évidemment c’est long, c’est difficile de construire cette vaste maison commune qui s’appelle l’Europe. Cela prendra encore beaucoup de temps, de négociation, de transactions, d’écoutes, d’ententes ; mais nous n’avons guère le choix.

Oublions un instant les petits calculs de Monsieur Fabius, et les craintes tant de fois exprimées. L’aventure de la liberté est là, à notre portée, il serait bien dommage de ne pas la tenter, de retrouver au quotidien la solitude, de laisser passer l’histoire, et notre pays au bord du chemin, sous le prétexte d’élever une barricade pour protéger quelques avantages immédiats.

Si des politiciens ont en tête l’envie d’être roi en 2007 et qu’ils ont décidé pour cela de préférer l’immobilisme à l’aventure, la démagogie à l’imagination, tout simplement, ils ne méritent pas d’être roi.


Xavier de Roux

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