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La crise du salariat

mercredi, décembre 23, 2009 Laisser un commentaire Go to comments

L’explosion du casino financier qui a conduit au bord du gouffre les économies des pays capitalistes a révélé la rupture du lien entre le salarié et son entreprise, lorsque cette dernière atteint une certaine taille. Le “management” à la mode des écoles de commerce des années 80 a conduit certes à une société du profit, mais entraîne en même temps des disproportions considérables dans la rétribution du travail.
Entre le groupe des dirigeants, souvent gavés de stock-options, de parachutes en tous genres et de retraites chapeau, et celui des salariés ordinaires, ouvriers et employés, un gouffre se crée où plonge la classe moyenne. Le salaire du dirigeant est 1000, 2000, 3000 fois supérieur à celui du Smicard. Alors que la concurrence au plan mondial entre les dirigeants se traduit par une hausse de leur rémunération, la même mondialisation entraîne au contraire pour les ouvriers et les salariés une baisse de leurs revenus, ou tout simplement le chômage lorsque l’outil de production est déménagé, sans ménagement, vers un pays à bas niveau de salaire… et ils sont innombrables.
Cette situation crée dans les grandes sociétés françaises, nécessairement mondialisées, un sentiment d’insécurité et d’injustice. Toutes les luttes ouvrières depuis le XIXème siècle ont eu pour objet de créer une stabilité du lien entre le salarié et l’entreprise, un minimum de sécurité d’emploi, et depuis la libération un mouvement vers la participation aux fruits de l’entreprise. Il s’agissait de substituer à la lutte des classes une égalité entre le capital et le travail.
Ce modèle français, défendu par le Général de Gaulle et par le mouvement politique qu’il créa, est vite devenu un morceau de rhétorique, une simple parole verbale sous la poussée de la culture économique anglo-saxonne qui prétendait détenir l’avenir de la planète après la chute du mur de Berlin et l’effondrement du marxisme léninisme, ce phare de l’humanité qui tournait à l’envers.
Un instant la classe dirigeante se crut au paradis. La majorité politique adhérait aux thèses libérales. La concurrence et la productivité justifiaient tout, on se passait le mistigri et la fortune, le temps de le dire, avec une farouche assurance et un mépris total pour les pauvres imbéciles qui ignoraient le poker menteur enseigné dans les meilleures écoles. Il fallait jeter à bas les Etats, leur solidarité nationale et la fiscalité qui les finance. On déménageait en Asie la production, au diable l’agriculture, et la Cité de Londres prétendait pratiquer l’industrie financière parce qu’elle fabriquait des produits virtuels qui ressemblent davantage au jeu du bonneteau qu’à la production de biens durables. On sait ce qu’il est advenu de cette fameuse industrie et de sa fausse monnaie.
Le contrecoup du cataclysme financier fut aussitôt, des licenciements massifs, une augmentation du chômage, mettant à jour des méthodes de gestion des entreprises ahurissantes. Les jeunes directeurs des ressources humaines, dressés comme des chiens pour mordre, tendant à imposer des conditions de travail peu compatibles avec la vie normale d’un individu ! On a vu le résultat à France Télécom et ailleurs. C’est donc la notion même de salariat qui est remise en cause. En effet, si le salariat, c’est la précarité et l’angoisse, plutôt dépendre de soi-même que d’un patron lointain que l’on n’a jamais rencontré.
C’est sans doute pour cela que l’auto-entreprise, intelligemment inventée, fait un malheur. Jamais, en France, on n’a créé autant d’entreprises qu’aujourd’hui et dans ces domaines si différents, puisque fin 2009 on approchera les 500 000 ! Les esprits chagrins disent que la bouteille est à moitié vide parce que beaucoup de ces entreprises nouvelles ne prospèrent pas, d’autres au contraire affirment que la bouteille est plutôt pleine puisque la moitié des entreprises se développent et finissent par trouver leur créneau. On produit, on assure des services pour la proximité. Les agriculteurs s’y mettent aussi qui choisissent des circuits courts, et les chercheurs cogitent à quelques-uns grâce et au milieu de la communication électronique. On commerce et on échange de plus en plus sur le net. Mais ce mouvement qui est puissant pousse à une société où des services collectifs seraient au service et à la disposition d’individualistes militants, ce qui est évidemment difficile à traduire dans un projet politique classique et cohérent !
Alors, faut-il aller au bout de la démarche, et comme le pensent certains, interdire le salariat pour interdire l’exploitation de l’homme par l’homme, y compris par les parvenus du prolétariat ? Mais alors quelle solidarité créer pour tenir debout et ensemble une société des hommes ? On est certes loin des utopies du XIXème siècle, de Fourier ou de Considérant, mais à force d’avoir été trop loin dans l’iniquité, on ira probablement trop loin dans l’individualisme et dans l’égoïsme, sans trouver les limites d’une société désormais ouverte à tous les vents de la planète.
Entre Français, c’est tenter encore et encore de mettre en gerbe les principes si malmenés de la République, “Liberté, égalité, fraternité”, et de les préférer à l’économie qui est peut-être une science explicative, mais qui n’a jamais rien inventé.

Xavier de Roux

Paru dans L’Echo des Arènes n°147 – Janvier 2010


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