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Donner un sens aux réformes

Les cortèges battent le pavé des villes. On dit les Français brouillés avec l’économie, hostiles aux réformes, conservateurs et passéistes. C’est probablement vrai. Le passé vaut toujours mieux que le futur. Mais au fait, qui parle du futur ? Qui indique comment les réformes entreprises conduiront à un mieux vivre ensemble, à une société plus équilibrée et plus fraternelle, à une nation ayant une place dans le monde portant le destin commun d’un grand peuple, le peuple français ? Qui incarne cette volonté ? Le discours est brouillé : on a souvent l’impression en écoutant les propos économastres de quelques ânes savants de la banque ou de la finance que le destin de l’homme c’est de faire fortune ou de faire faillite. D’ailleurs en matière de faillite, les donneurs de leçons s’y connaissent. La pénultième crise financière que nous traversons montre bien que leur credo sent l’arnaque. A lire Baverez ou à écouter Attali on a le sentiment que le but ultime de la réforme est d’ouvrir au renard le poulailler, et il a fallu que les ministres des finances du G8 fassent enfin une déclaration commune pour se scandaliser des rémunérations faramineuses que certains patrons de grandes entreprises s’attribuent, tout en refusant à leurs salariés la moindre augmentation ! A quelle aune faut-il mesurer les réformes ? Quel monde dessinent-elles ? Y a-t-il une fatalité à suivre le libéralisme anglo-saxon qui pourfend au nom du profit individuel la protection sociale et le rôle des Etats ? Sommes-nous à ce point en panne de projets que nous serions revenus à l’époque de Louis Philippe qui donnait le spleen à Lamartine et à Baudelaire, tandis que son ministre Guizot proclamait dans un discours célèbre, à l’Assemblée Nationale ébahie, «Enrichissez-vous» ! Trois ans plus tard, c’était la révolution de 1848 ! Certes, la liberté s’est toujours chamaillée avec l’égalité et la société des égaux a conduit ceux qui ont tenté de la mettre en place vers des utopies sanglantes qui n’ont pas bonne réputation. L’égalité ne doit pas être dans la nature de l’homme, puisque c’est toujours la liberté qui gagne, mais «la liberté pour quoi faire ?», comme demandait déjà Bernanos, et c’est au pouvoir politique, aux élus, d’apporter la réponse, et une réponse claire. Donner un sens à l’action, donner un sens aux réformes, est l’essence même de la réflexion politique. Or on confond, semble-t-il, les moyens et le but, les moyens et la fin. Lorsque Nicolas Sarkozy affirme que pour gagner plus il faut travailler plus, c’est une simple évidence quantitative ; ce n’est pas un fin en soi ; lorsque son ministre des finances, Madame Lagarde, essaye de décliner la proposition, en faisant du travail le seul lien social et l’avenir de la Nation, elle avance une proposition politique contestable. Elle rejoint là quelques écrivassiers de petit acabit tout droit sortis de l’école de Chicago, comme ce nain au pays des avocats qui s’escrime dans les colonnes du Figaro contre le lundi de Pentecôte et plaide pour la suppression des anniversaires historiques du 11 novembre et du 8 mai pour «rassurer nos amis étrangers et faire gagner à la France un ou plusieurs jours d’activité économique». Il ne s’agit pas ici de faire l’éloge de la paresse, mais de réagir au fameux “marché global” qui imposerait partout et en même temps sa loi. Quelle est cette loi ? Qui la fabrique, qui peut la modifier ? On connaît trop la réponse de la fameuse main invisible qui remettrait sans cesse les choses en équilibre de par la seule loi magique de l’offre et de la demande. Mais pour que la main invisible fasse plus ou moins bien son boulot, il a fallu aussi inventer des lois contre les accapareurs, les filous et les flibustiers. Et ces lois sont appliquées, y compris aux Etats-Unis. La globalisation, la mondialisation, n’ont jamais interdit la civilisation et la civilisation, pour nous occidentaux, c’est l’existence d’un Etat de droit qui fonctionne, qui est un Etat protecteur ; et nous touchons le cœur des réformes entreprises et leur mise en perspective. Le gouvernement doit lever toute ambiguïté et être très clair sur ce point. Il ne s’agit pas d’affaiblir l’Etat pour redonner au marché une domination marchande sur les valeurs de notre société. Il s’agit de soigner un Etat obèse devenu impotent, où service public signifie monopole d’Etat. Il s’agit de redonner à l’Etat un rôle d’arbitre et de chef d’orchestre. Déjà Poincaré disait «Vous plantez des fonctionnaires et vous récolterez des impôts». Aujourd’hui la récolte est abondante, et le Président de la République a raison de soumettre l’Etat à la diète, tant sont calamiteux les déficits et l’endettement mais il a tort de ne pas mettre en perspective ce qu’il attend de l’architecture modifiée de nos institutions et il a cent fois tort de confier à Attali, le vieux porteur d’eau de Mitterrand, le soin d’enfermer tout cela dans une vision matérialiste et simpliste qui n’est certainement pas capable de mobiliser nos concitoyens. Pour réformer il faut savoir décrire l’avenir et l’œuvre que l’on entend accomplir. Pendant la campagne électorale présidentielle, quelques accents lyriques ont pu laisser croire au début d’une grande œuvre. Nicolas Sarkozy saura-t-il avoir ce souffle ? C’est toujours au pied du mur qu’on voit le maçon.

Xavier de Roux

Paru dans L’Echo des Arènes n°128 – Juin 2008

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