Balkaniser les Balkans

mardi, février 26, 2008 Laisser un commentaire Go to comments

Le retrait chaotique de l’empire ottoman des Balkans à la fin du XIXème siècle fit émerger une mosaïque de peuples batailleurs, et d’états instables voulant conquérir un espace convoité par l’empire d’Autriche qui tenait déjà fermement la Slovénie et la Croatie. La délimitation de la Serbie en 1878 par une commission internationale donna lieu à des palabres sans fin. Déjà Russes et Autrichiens se disputaient par Serbes interposés. Le président de cette commission, le Français Gabriel Aubaret, écrivit : “Voilà trois jours qu’on se dispute sur le point nommé Radocina sur la carte du traité de Berlin, angle plus aigu à l’est. La difficulté consiste en ce que cette montagne marquée en grosses lettres sur la carte, n’existe pas…” A force de se disputer pour des choses qui n’existaient pas, on assista à deux guerres balkaniques, et pour finir à l’explosion finale, puisque la première guerre mondiale est née de la convoitise par l’Autriche, alliée de l’Allemagne, de la Bosnie Herzégovine, sur laquelle, soutenus par les Russes, les Serbes avaient des prétentions.
La diplomatie française à l’issue d’un conflit où l’on avait envoyé l’armée d’Orient soutenir la Serbie, fut de tenter d’unifier les Balkans pour en faire enfin une zone de paix. On créa donc la Yougoslavie, en unifiant les Slovènes, les Croates, les Serbes, les Monténégrins et les Albanais du Kosovo et de Macédoine.
Cet Etat fédéré par une monarchie ne résista pas longtemps aux pressions allemandes, occupé en 1941, démembré, livré à une sanglante guerre civile, il fut réunifié par la Russie soviétique qui imposa Tito, et le Maréchal Tito se soustrayant à ses parrains, constitua un Etat fédéral dont les frontières internationalement reconnues devaient assurer la stabilité régionale.
On connaît la suite. La fédération yougoslave ne résista pas très longtemps à une crise de régime, née de l’effondrement du communisme à l’Est, et de l’émergence des nationalismes encouragée fortement par l’Allemagne et les Etats-Unis.
Dans ce conflit la France hésita beaucoup ; François Mitterrand et Roland Dumas souhaitaient plutôt que l’on applique le droit international sur l’intégralité des frontières des états européens, mais n’avaient aucune envie d’un conflit avec l’Allemagne avec laquelle on négociait la construction européenne ; Jacques Chirac et Alain Juppé ne firent pas beaucoup mieux dans ce chaos, il est vrai peu aidés par Slobodan Milosevic qui apparaissait pas très fréquentable, et qui surtout hésitait sans cesse entre les solutions, négociant avec tout le monde, sans toujours montrer clairement quel était le but de la Serbie au milieu de tous ces nationalismes triomphants. L’affaire du Kosovo, après les accords de Dayton, illustra cette hésitation. Envoyant d’abord son armée dans la province rebelle, il la laissa l’arme au pied, subit les bombardements de Belgrade, pour évacuer le territoire sans autre forme de procès, ses troupes intactes battant la retraite comme à la parade.
Selon les mœurs de la région, les Kosovars firent un peu d’épuration ethnique pour se débarrasser de la minorité serbe et orthodoxe et de ses lieux saints qui ne sont pas ceux de l’Islam. Le roi Lazar défait par les Turcs au champ des Merles au XIVème siècle devait se retourner dans sa tombe, mais c’est une habitude dans les Balkans.
Il fallut que les troupes françaises assurent la sécurité des Serbes à Mitrovica dans le nord-ouest de la province pour qu’ils restent majoritaires dans ce canton frontalier, jusqu’à la rivière Ibar.
Mais que faire du Kosovo, grand comme moins de deux départements français, peuplé de 2 millions d’habitants, ne produisant quasiment plus rien si ce n’est des cultures vivrières, et des trafics en tous genres ?
Les Etats-Unis répondent, un nouvel état souverain où ils pourront installer une base solide ; l’Allemagne se congratule d’une Serbie diminuée ; la Russie se frotte les mains, elle sera le protecteur des Serbes et verra son influence regagner la région. Les Albanais, pourtant voisins, supplient qu’on ne les mêle pas à cette affaire ; leurs cousins Kosovars, disent-ils, ne sont pas de tout repos, on les appelle “les têtes dures”. Et la France ? Eh bien la France aura déployé beaucoup d’efforts dans les Balkans, des troupes encore présentes, des raids aériens puissants. Monsieur Kouchner en gouverneur du Kosovo, des juges à Pristina, et des gendarmes. Pour quel budget ? Pour quel résultat (sans compter les pertes humaines) ? La Yougoslavie a disparu, on s’est éloigné de l’allié traditionnel serbe ; la Slovénie et la Croatie se font lentement digérer par l’Europe sans que l’on y soit particulièrement présent ou influent. La boite de pandore reste ouverte. On ne sait pas très bien ce que va devenir la partie serbe de la Bosnie, la partie albanaise de la Macédoine ; une fois de plus les principes du droit international n’ont pas été respectés, comme le rappelait le ministre des Affaires étrangères d’Espagne, et la vision française des Balkans, ce flanc sud de l’Europe, qui devrait connaître la stabilité, n’apparaît clairement à personne. Tout simplement – peut-être – parce qu’elle n’en a aucune. Alors qu’a-t-elle été faire dans cette galère depuis 12 ans ? Sans doue balkaniser les Balkans !

Xavier de Roux
www.xavierderoux.net

 

Paru dans L’Echo des Arènes n°125 de Mars 2008

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