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Vider la mer avec une cuillère

La France fut un grand pays qui croyait pouvoir conquérir le monde. Elle s’installa sur les quatre continents, avec le commerce, les affaires, Jules Ferry et parfois la guerre.

On apprit à cent peuples « nos ancêtres les Gaulois » ; on se persuada des bienfaits de la colonisation et de la supériorité de la civilisation française sur toutes choses, et puis vint le temps du repli. Les Français démontèrent leurs cannes à pêche et revinrent à la maison, pas toujours glorieux, souvent nostalgiques, laissant derrière eux gares, écoles, chemins de fer, hôpitaux, front de mer et palais du gouverneur… Mais il est resté quelques confettis de l’empire défunt, des terres australes à la Polynésie, des Antilles à l’Océan Indien, tandis que faisant le chemin inverse, les peuples colonisés venaient s’installer en France.

Cette France plurielle, née d’une très longue histoire de navigateurs et d’aventuriers, de missionnaires et de soldats, de pirates et de chevaliers d’industrie, se débat dans ses contradictions dont l’une et non des moindres est le bilan de la colonisation.

Que fut-elle ? Esclavage et servitude ou porte ouverte sur le progrès des esprits et des corps ? Mais l’histoire est-elle blanche ou noire, parfois ironique, ou simplement le fruit du hasard et de la nécessité ? Vaste débat comme aurait ajouté une voix célèbre en écho à cet homme politique qui affirmait « Si vous comprenez ce que je vous dis, c’est que je me suis mal expliqué ».

Alors pour mesurer toute l’incertitude de la question, il faut s’envoler vers l’Océan Indien. Entre la côte orientale de l’Afrique et Madagascar, on trouve un groupe d’îles qui s’appellent les Comores, ce qui veut dire en arabe les « îles de la lune », que l’on appelait aussi les îles des sultans batailleurs. C’est ainsi qu’en 1841 le sultan de Mayotte demanda la protection du Roi de France contre ses collègues d’Anjouan et de la Grande Comore qui lui taillaient des croupières. Louis Philippe, Roi des Français, s’empressa d’accepter cette escale sur la route des Indes, et c’est ainsi que commença la colonisation française des Comores rendue d’autant plus aisée que Madagascar était conquise !

Mais en 1975 on siffla la fin de la colonisation et l’avenir des îles fut soumis à référendum. A la surprise générale, Mayotte refusant l’union avec les Comores, décida de rester française ! Stupeur au Quai d’Orsay, les ennuis allaient commencer !

Effectivement, ça n’a pas traîné, recours aux Nations-Unies, disputes diverses plus 17 coups d’état aux Comores, dont le fameux de Bob Denard ; pour un archipel d’un million d’habitants, ce n’est pas trop mal.

Pendant ce temps à Mayotte, la France fonctionnait à son rythme un peu lent, mais finalement sur : hôpital, ponts, aéroport, écoles communales, 18 collèges, sept ou huit lycées, un rectorat, la DDE, la DDA, les douanes, le trésor public, la poste, l’office des forêts, la DASS, un préfet, un conseil général, un président de conseil général, un député, deux sénateurs… Sur les 380 km² de l’île, 8000 fonctionnaires ont en charge une population de 160 000 habitants, qui ne produit pas grand chose, parce qu’il n’y a pas grand chose à produire. Mais cette relative abondance, la gratuité des soins, la qualité de l’éducation, créent une immigration venant des autres îles et même d’Afrique et de Madagascar, à la grande fureur des Mahorais qui se demandent comment on peut faire tenir sur leur île autant de malheureux qui la couvrent de leurs bidonvilles ! La situation se tend, la xénophobie s’installe entre cousins, et tentant de vider la mer avec une cuillère, les services de l’immigration reconduisent à la frontière les clandestins qui sont de retour le lendemain ou le jour d’après. La faim et la misère sont des moteurs puissants. On cherche donc une solution, et celle qui vient le plus vite à un esprit cartésien c’est de développer aussi les Comores indépendantes ! Hôpitaux, routes, hygiène, police, sécurité, logements, pour que les populations enfin heureuses n’aient plus l’envie de les quitter.

Mais comment s’assurer que les fonds de développement n’iront pas, comme dans le passé, plutôt dans des banques suisses que dans des réalisations comoraises ?

Et cette minuscule affaire des îles de la lune, pendues au large de l’Afrique, illustre bien les contradictions de notre planète et de nos sociétés.

Depuis toujours les pauvres vont en longues migrations vers le grenier des riches ; ils affrontent tous les dangers pour s’entasser aux portes de nos villes ; ils travaillent pour pas grand chose, vivent comme ils peuvent, sont exploités, exploitent, commercent, trafiquent, tentent de recomposer leur propre société pour ne pas perdre la mémoire, c’est-à-dire leur identité.

On met de hautes barrières pour les empêcher de venir, de s’approcher, d’entrer dans notre monde d’illusions, mais les sédentaires n’ont jamais empêché les nomades de passer, et toutes les polices du monde n’ont jamais interdit aux émigrés d’immigrer.

Comme aux îles de la lune, il faudrait développer les pays d’émigration pour priver d’envie les candidats au grand voyage, mais le développement économique ce n’est pas une recette de collège, on ne plante pas des dollars pour récolter du sucre, du café ou de la banane ! Il faut qu’un peuple tout entier s’implique avec ses dirigeants dans une envie de créer et de construire, qu’il fasse tomber ses tabous, ses croyances et souvent ses rêves. Certains réussissent, d’autres n’y parviennent pas. Mais ce n’est pas pour cela que nous devons tous les matins battre notre coulpe et nous repentir des méfaits de l’esclavage, il y a deux siècles ! Les hommes sont les hommes, ils vont cahin-caha vers le destin qu’ils se sont forgés ou qu’ils se forgent. Ils ne sont pas de nature divine ou sacrée, et le mot du président Bamena qui dirigea le conseil général de Mayotte doit être cité en guise de conclusion. Parlant du développement avec un cadi musulman et philosophe qui lui disait « Dieu y pourvoira », il répondit : « Je n’ai jamais vu Dieu apporter un sac de riz sur son dos ».


Xavier de Roux

Vous pouvez réagir à cet éditorial en écrivant à l’adresse électronique suivante: contact@xavierderoux.net

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Catégories :Actualite, L'Echo des Arènes
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