Bruits de bottes en Iran
Tandis qu’à Paris, on glose sur les notes comparées de Moody’s et de Standard and Poor’s, que les candidats battent la campagne en se donnant joliment des noms d’oiseaux, le détroit d’Ormuz qui ferme le Golfe persique se met à retentir de gesticulations guerrières. Et les gesticulations guerrières en période de crise financière internationale, ce n’est jamais très bon. D’autant que l’enjeu est considérable. Le rapport des Nations-Unies sur la construction d’une bombe nucléaire par l’Iran a fait immédiatement réagir Israël qui demande depuis longtemps une réponse militaire pour mettre fin aux ambitions iraniennes. Les Etats-Unis et l’Union européenne, la France en tête, demandent des sanctions économiques. Déjà les mouvements financiers bancaires avec l’Iran sont interrompus, mais ce que souhaite l’Occident, c’est tout simplement le boycott du pétrole iranien qui s’exporte par le détroit d’Ormuz, comme d’ailleurs celui du premier producteur mondial, l’Arabie Saoudite.
Il s’agit d’étrangler l’Iran économiquement alors que la Chine a pris la place de l’Occident dans ses échanges commerciaux et que la Russie est jalouse de son influence dans le Caucase et en Mer Caspienne.
Mais l’Iran n’a pas envie de se laisser étrangler, elle menace donc de fermer le fameux détroit si l’on s’en prend à son pétrole, or, la fermeture d’Ormuz priverait l’Occident du tiers de son approvisionnement pétrolier, la conséquence en serait une explosion des prix, quelque chose comme 3 euros le litre à la pompe ! Les Etats-Unis exigent donc le respect par l’Iran de la libre-circulation dans le détroit et dans le golfe, et montrent comme d’habitude leurs muscles. La Vème flotte est à Barhein, deux porte-avions nucléaires patrouillent à l’orée de l’Océan indien, l’Angleterre envoie sur place deux navires de guerre et la France entretient un modeste bataillon à Abu Dhabi, pour participer sans doute aux festivités.
Mais ce déploiement de forces n’a pas l’air de beaucoup impressionner les gardiens de la révolution et le Guide suprême l’Ayatollah Khomeyni. En effet avec l’aide de la Corée du Nord et de la Russie, l’Iran a accru de façon considérable sa puissance balistique et faute de posséder des porte-avions, elle a équipé de très nombreux petits navires rapides, de missiles de courte portée, assez pour menacer les grands bâtiments d’une flotte étrangère. Evidemment les Etats-Unis connaissent le risque, mais un conflit international, en pleine période de crise, est généralement bon pour les pouvoirs en place. Il relance une économie déréglée, peut permettre des manipulations monétaires à des fins patriotiques, bref ! Brouiller les cartes et relancer la machine. L’histoire est pleine de ces aventures faites de bruit et de fureur dont les conséquences n’ont pas été exactement un succès, tout simplement parce qu’elles ont échappé à leurs instigateurs. Or, la fuite en avant peut profiter à tous les antagonistes. L’Iran se tourne vers l’ennemi extérieur pour créer un dérivatif national à une situation politique intérieure extrêmement compliquée depuis la répression violente qui a suivi les manifestations provoquées par l’élection contestée d’Ahmadinejad à la Présidence.
Les pasdarans, les gardiens de la révolution, qui sont à la fois la troupe d’élite du pays et qui contrôlent l’économie à travers un système compliqué d’entreprises et de fondations, semblent parfois souhaiter plus de pouvoir pour eux-mêmes que pour la théocratie dirigée par Khomeyni et par le clergé qui le soutient. Le Président Ahmadinejad ne fait plus l’unanimité au Majlis, c’est-à-dire à l’Assemblée nationale. Il a été sommé de s’expliquer à plusieurs reprises sur son entourage mêlé à une affaire considérable de détournement de fonds publics portant sur deux milliards et demi de dollars. Ce remue-ménage politique au sommet de l’Etat n’atteint pas beaucoup une population en apparence résignée, mais qui observe ce qui se passe en Syrie. Le réflexe nationaliste qu’entraînent les pressions israéliennes et occidentales sur la capacité nucléaire du pays, est évidemment un ciment national naturel, mais peut-on le cultiver jusqu’au conflit ? La tentation est également forte en Israël de mettre fin à la négociation palestinienne en brandissant la menace de ce pays de 72 millions d’habitants qui affirme souhaiter sa disparition, même s’il s’agit d’une simple gesticulation à usage interne.
Dans ce contexte, les sanctions imposées par l’Occident peuvent mettre le feu aux poudres s’il s’agit d’interdire les exportations iraniennes de pétrole. Et si la poudrière saute au Moyen-Orient, dans le climat du “printemps arabe”, Dieu seul sait ce qui sortira de la Boîte de Pandore !
S’il est utile d’avoir un œil sur les agences de notation, il est peut-être utile d’avoir l’autre fixé sur le détroit d’Ormuz d’où peut sortir la paix comme la guerre et alors, là, plus personne n’aura besoin de Standard and Poor’s.
Xavier de Roux
Paru dans L’Echo des Arènes n°172 – Février 2012
Le pouvoir citoyen
Le Premier ministre britannique ne s’en cache pas. Il a mis fin aux négociations et refusé l’accord européen sur la dette pour préserver les intérêts de la City de Londres, c’est-à-dire les intérêts des prêteurs dont beaucoup, pour sauvegarder la prééminence du dollar, jouent de toutes leurs forces contre l’euro. Sans l’euro, le dollar est libre, ainsi que sa planche à billets pour le plus grand bonheur de ses créanciers.
Mais Londres ne pensait pas rester aussi seule. M. Cameron n’imaginait pas que la mécanique fédéraliste européenne enclenchée par le Traité de Maastricht poussée par l’Allemagne d’abord, et la France ensuite allait rallier la quasi-totalité des pays de l’Europe continentale, tout simplement parce qu’il n’y a guère d’autre choix. Il faut donc mener la contre-attaque sans tarder, et les agences de Wall Street et de Londres s’y emploient. Il convient tout d’abord de punir la France qui a soutenu le plan allemand, et cela sera fait sans délai ; il faut empêcher toute régulation ou taxation des flux financiers et l’on peut compter sur les agences anglo-saxonnes pour jouer les chiens de garde, ou les chiens tout court.
Il est vrai qu’autrefois lorsqu’un état souverain était trop malmené par ses créanciers, il organisait leur élimination. Les guerres d’Italie ne sont pas étrangères à cette stratégie de la violence bancaire, lorsque le trésor royal avait besoin d’argent, sans évoquer des époques plus proches. Mais aujourd’hui, Dieu les garde, les créanciers, même usuriers, sont protégés par une batterie d’économistes proclamés qui affirment avec solennité, depuis 30 ans, des contrevérités évidentes.
Et tout cela est repris en boucle pour nourrir l’incertitude et le doute. En effet, sans confiance, aucune société économique humaine ne peut fonctionner et dans nos sociétés où le consommateur heureux épargne au lieu de dépenser, la fameuse croissance ne fonctionne pas, comme si la croissance était obligatoire, alors que nos sociétés sont gavées et que l’on peut différer l’achat d’une nouvelle voiture d’un Ipad ou d’un autre truc qui entre dans les statistiques du bonheur à domicile, mais pas dans celui des précaires !
Il y aura donc certainement des commentaires négatifs sur la croissance et autres menus couplets, mais la question n’est pas là. Les Pays européens et d’abord la France doivent réviser leur modèle sociétal. La machine à redistribuer d’aujourd’hui ressemble trop à celle des Shadocks d’hier. Il faut ajuster la production aux besoins et le crédit à la production pour que la satisfaction des besoins sociaux soit en même temps de l’emploi. Certes le monde est devenu un village et il importe peu, disent certains, que la production soit localisée, ici ou ailleurs, puisqu’elle existe. Mais l’équilibre des échanges est aussi nécessaire, or l’équilibre, n’en déplaise à l’école de Chicago, n’a jamais résulté du jeu du marché et de la libre concurrence qui n’existe d’ailleurs que dans les livres des juristes.
C’est un autre monde qu’il convient de dessiner et la démocratie doit s’exprimer. Or, sur ce sujet, la république est muette. On y défend bec et ongles les intérêts sectoriels des uns et des autres, mais, personne ne cherche le consensus d’une vision d’ensemble, et pourtant on doit bientôt désigner un Monarque républicain et une Assemblée nationale. Alors scrutons, regardons, posons les questions ! Nous ne devons pas élire les représentants muets de partis au service de leurs clients, mais des femmes et des hommes qui souhaitent apporter une réponse à ces questions étranges et difficiles. Il faut interpeller les candidats, il faut exiger qu’ils soient capables de répondre, sinon il vaut mieux que nos représentants soient tirés au sort parmi les citoyens qui seraient contraints alors de faire pour de vrai leur métier de citoyen. C’est peut-être de l’utopie. Peut-être pas !
Xavier de Roux
Paru dans L’Echo des Arènes n°171 – Janvier 2012
Les bonnes et les mauvaises notes
Les prêteurs font estimer par des agences, la solvabilité présumée de leur débiteur. C’est ainsi que les agences de notation jouent un rôle très important dans la distribution du crédit puisque de la bonne ou de la mauvaise note dépend l’accès au crédit et le montant des taux pratiqués. Ces honorables maisons, sauf une, sont anglo-saxonne et règnent à Wall Street comme à la City de Londres, en se faisant payer grassement par leurs clients, qui sont d’ailleurs souvent les débiteurs. Ces agences s’apprêtent à dégrader l’Europe en général et la France en particulier. Mais l’on peut s’interroger sur quelques curiosités de la crise. Pourquoi ont-elles tant tardé à dégrader la Grèce, d’où est partie la crise de la dette ? En effet, jusqu’en 2010, alors que la Grèce avait dissimulé d’importants déficits avec la complicité active d’une très grande banque américaine, l’agence Moody’s ne tarissait pas d’éloge sur ce pays, ce qui permettait à la Grèce d’emprunter des milliards et aux investisseurs de se gaver d’obligations grecques qui ne valent plus rien aujourd’hui. Les prêts accordés à la Grèce l’étaient à un taux à peine supérieur à celui pratiqué pour l’Allemagne. La Grèce se voit récompensée d’un A+. Pourtant dès 2004, la Commission européenne poursuit la Grèce qui a truqué ses comptes et déclare même qu’elle n’aurait jamais dû rejoindre la zone Euro. Moody’s ne bronche pas. L’agence de gestion de la dette grecque verse chaque année environ 400 000 euros d’honoraires à Moody’s et probablement la même chose à ses concurrents. Mais la situation se tend. A la fin 2008, la Grèce est secouée par des mouvements sociaux qui inquiètent les investisseurs. Les taux d’intérêt grimpent. Moody’s se contente de modifier ses perspectives de A positif à stable, et en 2009, le pays double ses emprunts en levant 67 milliards sur le marché. En 2009, le gouvernement grec admet ses difficultés. Moody’s affirme que «les craintes des investisseurs en ce qui concerne la liquidité du gouvernement grec sont infondées». Il faut attendre juin 2010, après le plan de sauvetage européen, pour que les agences s’affolent ; le pays risque de faire défaut. Ses obligations deviennent «pourries». Les notes sont baissées dare-dare… trop tard ! Les analystes se sont trompés sur toute la ligne, et le feu est dans la maison. Il n’est toujours pas éteint et l’affaire grecque a montré la fragilité d’une monnaie qui ne repose pas sur une gouvernance unique mais qui dépend de politiques économiques et budgétaires contradictoires. L’accord de Bruxelles n’a pas calmé les marchés. La crise de confiance dans l’Euro s’installe, et la spéculation parie sur son effondrement, du coup les agences de notation ne savent plus très bien où elles sont. Elles dégradent parce que c’est finalement ce que souhaitent les prêteurs. On aperçoit clairement que la monnaie unique – conséquence du Traité de Maastricht – ne peut exister sans une souveraineté commune. Mais il s’agit là d’une affaire politique de première grandeur. Comment les peuples veulent-ils être gouvernés ? Veulent-ils une Europe fédérale après avoir rejeté le Traité constitutionnel ? Nous allons avoir des élections en France. Il ne s’agit pas de notes d’agence, mais de choix politique. On sait que le Front national, souverainiste, souhaite la sortie de l’Euro. C’est logique. Mais que veulent vraiment les deux grands partis UMP et PS ? Leurs candidats sont-ils prêts à accepter cette gouvernance européenne commune, ou même à la promouvoir ? La réponse, finalement, est binaire. On aimerait bien l’entendre. L’ambiguïté est mauvaise conseillère.
Xavier de Roux
Drôle d’époque
La campagne présidentielle va battre son plein au moment même où le modèle social européen est durablement fragilisé.
Les Etats croulent sous les dettes qu’on dit «souveraines», mais qui ne règnent sur rien si ce n’est sur le malheur des peuples. Les Etats cigales ont financé sans compter les solidarités sur l’emprunt qu’une croissance future devait permettre de rembourser. Mais il n’y a désormais pas plus de croissance que de beurre en broche. La seule solution pour s’en sortir c’est de fabriquer de la monnaie, privilège souverain des Etats. C’est ce que font les Etats-Unis, à la grande fureur de leurs créanciers, dont la Chine, qu’ils payent en papier. Mais l’Union européenne – si imparfaite – ne peut le faire, faute de l’accord de l’Allemagne, tétanisée par l’inflation, qui avant-guerre lui apporta le malheur avec le nazisme.
Faute d’avoir recours à la planche à billets, la France doit donc revoir sa dépense publique. Elle ne peut plus emprunter en octobre pour payer le salaire de ses fonctionnaires ! Six ou sept millions de Français sont d’ailleurs mobilisés pour administrer 65 millions d’habitants. C’est un record mondial, mais c’est ainsi.
Dans les cinq années qui viennent, le gouvernement de la France va devoir – contraint et forcé, modifier en profondeur sa gouvernance, à commencer par son administration territoriale, la gestion de la santé et de la sécurité sociale, tandis que le Parlement national perdra progressivement son contrôle sur les lois de finance et le budget de la Nation. Certes, des esprits éclairés, comme Maurice Allais, avaient souligné combien le traité constitutionnel de 2004 avait mis au cœur du système le libéralisme économique, qui agissait alors, et notamment à l’Est, comme un dogme fédérateur. Mais ce dogme fédérateur avait été accepté par le gouvernement socialiste dès le traité de Maastricht dont François Mitterrand fut un grand défenseur.
Il est donc trop tard pour pleurer, d’autant que le libéralisme a bon dos lorsque les Etats font n’importe quoi. On présente les «marchés» comme des personnages mystérieux et odieux, alors qu’il s’agit simplement des prêteurs permettant aux débiteurs que sont les Etats de tourner. Dès lors qu’un Etat peut faire faillite parce qu’il a perdu le droit souverain de frapper monnaie, ses créanciers s’inquiètent, refusent de prêter, ou prêtent à des taux usuraires pour pallier le risque de n’être jamais remboursés.
Ces créanciers sont tout à fait identifiables, il y a les fonds souverains des Etats excédentaires, comme ceux des pays pétroliers, les Etats, comme la Chine, qui ont un excédent commercial leur apportant des devises, et puis toutes les grandes banques qui collectent l’épargne et placent cette épargne pour leurs clients. Il est de bon ton d’affirmer, comme M. Mélenchon ou M. Montebourg, qu’il faut mettre fin à la voracité des marchés financiers. Mais visiblement ces deux hauts personnages n’ont jamais essayé de faire boire un âne qui n’a pas soif. Il faut empêcher, disent-ils, les marchés financiers d’accroître leur emprise sur les Etats et de transformer les dettes souveraines en dettes de servitude. Mais il n’y a pour cela qu’un remède : cesser d’être un débiteur incapable de rembourser sa dette.
Et l’on revient donc à la case départ : ajuster la gouvernance et les politiques des Etats aux possibilités contributives de leurs peuples. François Hollande sait bien que la faculté contributive des Français a atteint des limites, et que même en augmentant les prélèvements chez les plus riches, on ne pourra faire face à la dette sans réformes de structures, à moins de taxer les plus pauvres.
C’est donc le débat autour du choix des réformes que l’on attend de la campagne présidentielle. Il n’a pas encore commencé. Il ne faudrait pas que le Corrézien utilise la formule d’un autre Corrézien : «Il n’y a pas de problème qu’une absence de solution ne parvienne à trancher !»
S’il vient de rompre quelques lances à gauche en refusant l’abandon de l’énergie nucléaire prêchée par les Verts, il n’a guère réagi au projet franco-allemand de Nicolas Sarkozy et d’Angela Merkel, laissant à Mélenchon et à Chevènement le soin de dire tout le mal qu’ils en pensent. Mais ni l’un ni l’autre ne sont plus au Parti socialiste. Il commence donc à être temps de sortir du bois.
Xavier de Roux
Paru dans L’Echo des Arènes n°170 – Décembre 2011
On prend les mêmes et on recommence
C’est toujours délicat de se citer soi-même, mais le Parti socialiste fait un tel tintamarre avec la soi-disant politique libérale du Gouvernement, qu’il est bon de rappeler l’histoire récente.
J’ai écrit en 1999 un essai, resté assez confidentiel, “Une fin de siècle” (éd. Bordessoules), décrivant les origines de la crise du libéralisme qui se profilait et je disais alors :
«Le traité de Maastricht signé le 7 février 1992 porte le nom de «Traité sur l’Union européenne». Il est à la fois l’aboutissement d’un long processus et le point de départ de ce qui devrait être une ère nouvelle.
Il a été négocié par Mme Guigou qui, sous l’autorité de Roland Dumas, avait en charge les affaires européennes. François Mitterrand était Président de la République. Cela signifie donc que Lionel Jospin, en Premier Ministre, doit assumer tout l’héritage, et notamment la partie la plus critiquable, c’est-à-dire le respect des critères financiers conduisant à la monnaie unique.
Le traité sur l’Union européenne ne sort pas en effet de l’ambiguïté des pères fondateurs ; l’intégration politique européenne découlerait naturellement de l’intégration économique, et la monnaie unique est l’instrument indispensable au bon fonctionnement de ce grand marché, perturbé par des politiques monétaires des Etats membres qui peuvent être divergentes.
Si la logique de marché implique naturellement la monnaie unique, cette dernière contient le transfert le plus massif de souveraineté d’un Etat qui soit, puisqu’il s’agit tout simplement du droit éminent de frapper la monnaie, et plus encore de maîtriser ensuite la politique monétaire, c’est-à-dire pour l’essentiel, la politique économique de l’ensemble.
L’objectif de la politique monétaire est particulièrement clair. Il convient d’instituer une monnaie unique puis d’assurer la stabilité de cette monnaie «dans le respect de l’économie de marché».
Et pour cela on crée une banque centrale indépendante des Etats membres. Ni la banque centrale, ni les banques centrales des Etats membres ne peuvent plus solliciter ou accepter des instructions de leur gouvernement ou même des institutions communautaires.
Dès lors, la messe est dite : l’économie de marché est la politique naturelle et intangible de l’Union.
Le traité donne un contenu nouveau et fort au libéralisme économique. La loi du marché l’emporte sur les lois des parlements et, à la demande du Président de la République, le peuple français ratifie par référendum le traité.
Nous étions un certain nombre pourtant à nous interroger. Il est évident que le respect des critères de convergence dicte le budget de l’Etat. C’est tout aussi vrai sous Jospin que sous Juppé, si bien qu’aux commentaires et aux mises en scène près, les politiques sont les mêmes.
J’eus l’occasion de le dire assez fortement à l’Assemblée en octobre 1994 lorsque la commission adressa au Gouvernement français une recommandation visant à ce que soit mis un terme à la situation de déficit public excessif en France.
Le Président de la délégation de l’Assemblée nationale pour l’Union européenne, Robert Pandraud, me demanda de rapporter l’avis de la délégation.
J’émis l’opinion que la procédure de limitation des déficits publics excessifs du traité de Maastricht ne doit pas faire obstacle aux droits du Parlement français en matière budgétaire :
«La responsabilité politique implique qu’il soit tenu compte dans l’établissement du budget de la nation, certes des impératifs de convergence externe, mais aussi des impératifs internes d’harmonie sociale qui doivent rester les premiers impératifs de l’Etat et auxquels l’Assemblée nationale au premier chef doit veiller … la recommandation du conseil au gouvernement français ne doit en aucun cas s’interpréter comme dictant à la France et au Parlement français, à la veille de la session budgétaire, les termes de son budget…»
Le paradoxe fut qu’une année plus tard, la mise en œuvre de directives européennes sur les transports mit le feu aux poudres. Le secteur public des transports, mais aussi de l’énergie, se mirent en grève. La CGT et le Parti communiste lancèrent une vaste campagne politique, comprenant systématiquement l’occupation des permanences des élus de la majorité.
Je n’échappai pas, évidemment, à la règle, et les échanges que j’eus alors avec les délégués syndicaux confinèrent à l’irrationnel. Ils venaient m’expliquer qu’il ne fallait surtout pas appliquer le traité de Maastricht, et plus généralement les règles européennes qui conduisaient au démantèlement du “service public” en France.
Je répondais que le Gouvernement appliquait les directives signées par la France, alors que les socialistes étaient au Gouvernement et à la Présidence de la République, sans qu’on ait vu dans la rue, ou dans la cour de Matignon, le concert de protestation qui emplissait le pays,
J’ajoutais que le traité de Maastricht ayant été ratifié par le peuple souverain à la demande du Président de la République François Mitterrand, le libéralisme économique était jusqu’à nouvel ordre devenu le dogme officiel de la politique nationale.
Je pouvais l’affirmer d’autant plus tranquillement que dans le modeste commentaire que je fis du traité, j’écrivais : «La convergence des économies supportant une grande monnaie unique est probablement l’aspect le plus contraignant de ce traité. A la limite, la souveraineté des Etats, en matière économique, bien que réaffirmée, se trouve enserrée dans un carcan risquant de priver les institutions démocratiques nationales d’une grande partie de leur liberté. Il est clair que les politiques budgétaires ne laisseront guère de place à l’imagination.»
Nous y sommes ! Et l’aventure européenne est maintenant à la croisée des chemins. L’Euro est décrété, l’Allemagne, la France, le Bénélux, l’Italie et l’Espagne ont décidé d’une monnaie commune, donc de politiques économiques et monétaires communes. Ce sont donc de nouvelles institutions européennes qu’il faut créer. Et ces institutions ne pourront être que politiques.
(…) L’Europe est donc à un tournant décisif. Penser que la création de la monnaie unique, et le transfert de souveraineté qui en résultera, rendra irréversible le mécanisme d’intégration déjà mis en place dans le cadre des institutions actuelles, est probablement une grave erreur.
Aucune monnaie ne résiste longtemps à une tension sociale forte, surtout si elle la crée.
Il convient donc d’abord de faire adhérer les peuples européens à l’Europe qu’ils souhaitent.»
Nous en sommes exactement là, on ne peut effacer les décisions de MM. Mitterrand, Dumas, de M. Jospin et de Mme Guigou, même si c’est le fils spirituel de Jacques Delors qui le réclame, mais heureusement il ne réclame pas !
Xavier de Roux
Paru dans L’Echo des Arènes n°169 – Novembre 2011
Au bord du gouffre
Miné par la cupidité, le système économique fondé sur la création de valeurs virtuelles à partir d’un incertain marché est en train de s’effondrer, entraînant avec lui la fameuse croissance qui devait permettre éternellement de rembourser les dettes publiques faites justement pour relancer la croissance. C’est en réalité le modèle capitaliste globalisé, issu des savantes réflexions de la cité de Londres et de Wall Street qui a atteint ses limites, qui manifeste en même temps ses contradictions et ses erreurs. Il est désopilant d’entendre ceux qui ont bâti ce système, et qui sont aujourd’hui dans l’administration Obama, ou toujours dans les grandes institutions financières, donner des leçons. Ils font penser au coq de Rostand, Chanteclair, dont le cocorico faisait lever le soleil. Mais la crise sociale que les erreurs accumulées fait lever devrait être regardée de plus près. Si les gérants de casinos ont bien pris le pouvoir et les revenus qui vont avec, la colère gronde du pont de Brooklyn aux rues de Madrid ou du Caire, et les indignés se retrouvent en cohorte. On peut évidemment moquer la base théorique de ces mouvements, l’insipidité du petit livre d’un nonagénaire qui se vend dans toutes les langues à des millions d’exemplaires ; on peut se souvenir aussi de l’année 1788 en France, ou tout allait encore si bien pour l’aristocratie qu’elle n’entrevoyait pas le commencement d’une réforme. Et peut-être en sommes-nous là. La cupidité ne désarme pas jusqu’à l’ultime moment. On peut entendre sur toutes les chaînes de télévision les grotesques commentaires et prévisions de tous ceux qui ont bâti cette idéologie qui nous conduit droit à la catastrophe. Ils continuent d’être satisfaits d’eux-mêmes, de leur enseignement. Ils cherchent des coupables secourables dans les gouvernements affolés. Mais qui a conseillé la Grèce jusqu’au dernier moment, si ce n’est Goldman Sachs ? Qui a multiplié la fausse monnaie si ce n’est Merril Linch et quelques autres ? Qui a donné des notes extravagantes aux faux monnayeurs si ce n’est les fameuses agences de notation grassement payées par leur client ? Qui a émis des «opinions of counsels» certifiant la légalité du prêt de la fausse monnaie aux Etats-Unis si ce n’est les grands cabinets de Lawyers, si fiers d’avoir seuls «la signature» à Wall Street ou à la cité. Et ce sont les mêmes qui ont perçu des rémunérations extravagantes, pour ce travail imbécile, cent fois plus rentable que toutes les combines des mafias. Et ces messieurs dames n’ont pas abandonné leurs chaires d’enseignants à Harvard, à Cambridge ou à HEC. Ils continuent imperturbablement d’enseigner leurs turlupinades à des étudiants médusés. Le vieux monde peut se casser la gueule, ils s’en moquent. On est au bal masqué de Marie Antoinette. A ceux qui n’ont pas de pain, on dira bientôt qu’il faut manger de la brioche. Céline et Godard avaient raison, on finira chinois, après avoir fabriqué et vendu la corde pour nous pendre ! Ce qui est révoltant ce n’est pas tant l’échec d’un système que la suffisance de ses inventeurs. Comme disait le fameux Mac Mahon : nous sommes au bord du gouffre, faisons un grand pas en avant !
Xavier de Roux
Le retour de la France
Nicolas Sarkozy et Alain Juppé ont entamé une réflexion nouvelle sur l’établissement de la paix au Moyen orient, déstabilisé depuis soixante ans par la création de l’Etat d’Israël et la colonisation de la Palestine.
Les négociations israélo-palestiniennes, depuis Camp David, sont au point mort. La violence règne à Gaza, un mur a été érigé pour séparer physiquement les Palestiniens des Israéliens, la colonisation de la Palestine s’est poursuivie. On a cru un moment que l’affaire du Nucléaire iranien allait raviver les tensions et l’équilibre de la terreur, mais il est très vite apparu que l’Iran chiite a besoin d’être le meilleur ennemi d’Israël pour conserver le leadership de la rue Arabe Sunnite ce qui est paradoxal, et Israël a besoin d’un ennemi volumineux pour maintenir le statu quo et la protection américaine. Mais ce jeu de rôle et de miroir, ne peut plus masquer une autre réalité régionale. Les événements de Tunisie, d’Egypte, de Libye et de Syrie montrent une aspiration des peuples à reprendre leur destin des mains des dictateurs qui l’avaient confisqué.
Moubarak était certainement pour Israël un garant considérable qui assurait tant bien que mal, l’étanchéité des frontières de Gaza et une apparence d’ordre dans le Sinaï. La Syrie malgré ses revendications sur le Golan annexé par Israël et son alliance avec l’Iran savait que la ligne rouge ne devait pas être franchie, comme d’ailleurs le Hezbollah libanais qui avait su montrer ses muscles. Or, ces régimes ont été remplacés ou risquent d’être remplacés par des gouvernements populaires cherchant la démocratie dans l’instabilité et certainement aussi dans l’Islam. Déjà la foule au Caire, s’en est prise à l’ambassade d’Israël, les bédouins du Sinaï ne sont plus contrôlés et la frontière de l’Egypte et de Gaza devient poreuse. Les manifestations anti-israéliennes du Caire ont eu pour origine la mort de cinq garde-frontières égyptiens dans un bombardement israélien. C’est donc un monde arabe beaucoup plus réactif et beaucoup moins prévisible qui est en train de naître. Mais surtout la Turquie, écartée de l’Europe, se sent pousser des ailes ottomanes et Israël a été trop loin repoussant par la force la flottille humanitaire turque, tuant neuf passagers à cette occasion. Son meilleur allié dans la Région qui est aussi celui des Etats-Unis et l’aile avancée de l’Otan s’écarte, renvoie l’ambassadeur, met fin à la coopération militaire et surtout se rapproche de l’Iran dont il devient, à la faveur de l’embargo, un poumon économique.
Tous les ingrédients sont donc prêts pour une nouvelle crise majeure et un risque de guerre. Le Président Obama, empêtré dans ses élections et ne voulant pas fâcher le puissant lobby pro Israélien se tait face à l’offensive palestinienne qui demande à être reconnue par les Nations Unies. Nicolas Sarkozy a saisi la place et profitant de sa nouvelle image au Moyen Orient, se situe en médiateur et propose la solution intelligente de donner à la Palestine le statut d’Etat non membre, lui permettant cependant d’accéder à la personnalité juridique internationale. Cette nouvelle initiative, après l’expédition de Libye s’inscrit dans une politique moyen orientale française retrouvée, dans la ligne du non à la guerre en Irak de Jacques Chirac.
Ainsi affaibli sur le front intérieur, le Président français reprend la main dans l’arène internationale et redonne du lustre à la diplomatie française, aidé il faut le dire par l’homme de talent qu’est Alain Juppé. On attend que François Hollande s’exprime et s’inscrive dans cette perspective, qui n’est pas celle d’un homme, mais tout simplement celle de la France.
Xavier de Roux
Paru dans L’Echo des Arènes n°168 – Octobre 2011
Il est trop tard pour ne rien faire
La rencontre d’Angela Merkel, la Chancelière allemande, et de Nicolas Sarkozy, le Président français, a fait couler beaucoup d’encre et le chœur des candidats socialistes à la Présidence de la République est unanime pour déclarer, vain et insuffisant, le résultat de la rencontre.
La pièce principale est en effet une pièce allemande, inscrite dans la Constitution allemande ; l’Etat ne peut dépenser plus que ses recettes !
Cette affirmation qui depuis des années fonde l’Etat des finances allemandes fait bondir nos anciens élèves de l’ENA, candidats à la Présidence de la République, élevés tous au lait de Keynes, pour qui le déficit budgétaire est un moyen efficace de relance d’une économie atone dès lors que toute la machine repose sur la croissance. Le déséquilibre et la croissance induite sont les mythes fondateurs des finances publiques modernes françaises. Le dernier à s’être opposé à cette idée brillante mais saugrenue était Raymond Barre. Il restait dans le droit fil d’une orthodoxie déjà enseignée par Necker à la veille de la Révolution contre un Etat qui croulait sous les dettes, les injustices et les inégalités. Il y a donc trente ans que l’on s’acharne à relancer une économie vidée de sa substance par les délocalisations industrielles, à coup de déficit budgétaire. Mais il y a un point où l’on ne peut plus rembourser ses créanciers. Même les Etats font faillite !
La position allemande est donc une position de bon sens, et l’adoption constitutionnelle, la règle d’or que propose Nicolas Sarkozy n’est que l’acceptation d’une évidence. Le paradoxe est donc la levée des boucliers socialistes qui veulent pourtant l’Europe intégrée puisqu’ils ont négociés et voulus le Traité de Maastricht et l’Union monétaire !
Le Traité de Maastricht, comme l’euro, sont une création de François Mitterrand ; ses fruits aujourd’hui sont peut-être amers, mais Madame Aubry et Madame Royal étaient au pouvoir lorsque cela s’est fait ! Elles peuvent aujourd’hui difficilement en refuser les conséquences et lorsqu’elles réclament, avec François Hollande, l’émission d’eurobonds, c’est-à-dire d’emprunts européens, elles ont raison, mais l’Allemagne n’acceptera jamais ces émissions avant que la règle de l’équilibre budgétaire n’ait été votée par les dix sept Pays de l’Union. Les eurobonds, sans la règle d’or, signifient que l’Allemagne doit payer pour les déficits de tous, et les Allemands qui se sont imposés des règles strictes n’y sont pas prêts. On le verra d’ailleurs lorsque le Bundestag aura à discuter bientôt de la dette grecque.
En réalité la discussion politique en France est complètement dans l’impasse. Il est évident qu’il faut changer les règles du jeu et que cela ne peut pas se faire front contre front. Sur un sujet de société aussi grave, 51% ne gagnent pas contre 49%. Il faut un vaste tour de table qui inclut d’ailleurs les syndicats et les autres forces de la Nation pour définir une règle qui rende compatible notre économie avec celle de notre partenaire allemand qui est aujourd’hui et à cause de nous, la première puissance européenne. L’unification de l’impôt sur les sociétés entre la France et l’Allemagne est déjà un premier pas en ce sens. Mais c’est surtout notre gestion de l’Etat qui doit être revue. Il y a des années que l’on décide de simplifier l’administration, de réduire les procédures, de baisser les dépenses publiques ; il y a des années que l’Etat transfère ainsi des charges aux collectivités publiques, notamment les charges de solidarité sociale, en trichant sur les coûts et le montant des transports. Il y a des décennies que des décisions sont prises, et des lois votées, sans étude d’impact sérieuse, souvent pour plaire à l’opinion ou a tel ou tel groupe de pression. Il y a des années que l’on jure resserrer les gouvernements, économiser les ministres, supprimer des comités et des commissions et puis l’équilibre politique réinvente un ministre ou un secrétariat d’Etat, et quelques prébendes sont distribuées, comme à la cour de Louis XVI, malgré Necker !
D’autant que toute cette machinerie est très souvent inefficace, lorsqu’elle doit servir de levier à l’économie réelle.
On peut toujours menacer les entreprises du CAC 40 de mesures fiscales si elles distribuent des dividendes à leurs actionnaires, mais l’on sait bien que les entreprises mondialisées, ont souvent des actionnaires étrangers et réalisent leurs activités pour la plus grande partie loin de France. Par contre, on a laissé filer tranquillement à l’étranger des productions industrielles au nom du libéralisme et de la mondialisation, tandis que l’Allemagne conservait ses PME, si bien que son excédent commercial dépasse les 15 milliards d’euros et que notre déficit frise les 50 milliards. On a laissé quatre centrales d’achat desservir l’essentiel de la distribution française et bien sûr personne ne peut contrôler d’où vient cet approvisionnement et donc le déficit de notre commerce extérieur puisqu’une grande partie de cet approvisionnement vient d’Asie.
La liste est longue et les solutions très difficiles dans le contexte juridique international qui a été bâti. C’est pourquoi il faut cesser les slogans électoraux pour réunir de véritables Etats généraux qui prendront le temps qu’il faudra pour dégager un consensus national, et mettre fin à ces réactions de cour de récréation qui sont indignes de candidats aux plus Hautes fonctions. Notre Pays a tous les atouts en main si l’on veut bien rendre sa gouvernance efficace et adaptée à l’air du temps. C’est peut-être difficile, mais ce n’est pas la mer à boire si l’on veut bien profiter tous ensemble des temps de crise pour discuter des aménagements nécessaires.
Xavier de Roux
Paru dans L’Echo des Arènes n°167 – Septembre 2011
Ils ont fait sauter le casino !
Ça fait des années que la mode est à la dérégulation, à la suppression des Etats impotents, à la toute puissance de l’entreprise et des initiatives individuelles. En 2008 déjà le marché mondial avait été secoué durement par les erreurs de jugements des diseuses de bonne aventure, des camelots du bonneteau et autres financiers donneurs de leçon et fabricants de fausse monnaie. Les contribuables de tous les états concernés avaient été appelés à la rescousse pour boucher les trous et sauver l’épargne en sauvant les banques. Les Etats croulant sous les dettes anciennes et acquises avaient tous juré qu’on allait réguler le marché financier, interdire de jouer à la baisse, taxer les flux financiers, réguler les produits, bref de venir sage. On a collé en taule deux ou trois agités trop visibles comme Madoff et puis on a continué de plus belle. Les promesses se sont envolées, les parlements ont tourné la tête ; trop compliqué tout ça ! Les places financières ont retrouvé des couleurs et pour le citoyen ordinaire par grand chose ne changeait.
Le gouvernement s’interrogeait sur el chômage, sur le nombre d’émigrés qu’il fallait mettre à la porte, su le nettoyage des plages bretonnes où mourraient des sangliers, sur les nouveaux radars pour la sécurité routière, sur les importations d’ours slovènes mangeurs de moutons dans les Pyrénées, ou sur le droit de fusiller les loups. A gauche, on était contre ce que faisait le gouvernement, pour mieux se disputer entre Madame Aubry, Monsieur Hollande et les autres qui voudraient bien être Président de la République à la place de Nicolas Sarkozy, qu’ils trouvaient assez petit et très agité.
Et tandis que ce formidable débat politique agitait une France en vacances, les «marchés», comme on dit, dégradaient la note des Etats-Unis. L’agence de notation Standard & Poor’s se farcissait Obama, en supprimant aux USA son triple A qui est la médaille d’honneur de l’emprunteur méritant. Le but de cette noble affaire était de punir un président démocrate qui avait eu l’idée saugrenue de vouloir augmenter les impôts pour faire face à une dette colossale, alors que les Républicains préféraient qu’on supprime quelques dépenses de l’Etat pas vraiment nécessaires comme la sécurité sociale !
La dégradation des Etats-Unis mit en route immédiatement un cycle d’agiotage à la baisse sur les marchés boursiers, et comme on gagne autant en vendant qu’en achetant, puisqu’un bon spéculateur empoche son gain dès qu’il a dénoué le contrat, la dégringolade mondiale s’est accélérée au rythme des échanges électroniques, tentant d’alimenter le casino. L’épargne publique s’est trouvée aspirée en un rien de temps par la spéculation qui a choisi de «détruire de la valeur», selon la belle expression. Et les puissances publiques sont restées désarmées devant le cataclysme. Elles n’avaient plus un kopeck à risquer sur le tapis vert, et aucune régulation efficace à mettre en œuvre, puisque depuis 2008 il était devenu urgent d’attendre !
Devant tant de carabistouilles, les opinions publiques restent médusées. Elles n’y comprennent rien, sauf quand M. Melanchon vient affirmer qu’il faut casser le système. Mais il n’y a rien à casser ; le système est au bout de l’exercice. Qu’un Etat souverain, fatigué d’endurer les misères de ses créanciers, décide qu’il ne paiera pas ses dettes, ou qu’il les paiera pus tard, aura pour effet, si l’Etat est suffisamment important, de mettre à mal quelques banques qui seront nationalisées pour sauver l’épargne. Leurs actionnaires perdront leur mise et les banques centrales prêteront directement aux Etats ou rachèteront leurs obligations en émettant de la monnaie. On a déjà connu cela, puis peu à peu le monde reviendra à une économie réelle faite de production et d’échanges de biens durables, comme le fait déjà l’Allemagne. Il n’y a rien de très révolutionnaire dans tout cela. On aura fait sauter la banque et le casino aura fermé ses portes. Personne ne pleurera vraiment, sauf tous ceux qui se nourrissaient des extravagances d’un marché. Ils écriront que l’on retourne au Moyen-âge. Nous serons simplement revenus de ce côté-ci du miroir.
Xavier de Roux
Le funambulisme économique
La planète financière fait de l’équilibre sur le fil de son destin. On nous avait annoncé la fin de l’histoire autour d’une réconciliation générale avec les principes de base d’une économie financière de marché, mais depuis trois ans, les contradictions s’exaspèrent, les dettes des Etats, les dettes souveraines comme on dit si bien, s’envolent après qu’elles aient été pour partie nourries des passifs bancaires qu’il a fallu absorber pour sauver l’épargne. Il faut dire que depuis trente ans le déséquilibre budgétaire est devenu un dogme fondé sur sa résorption automatique par la croissance, elle-même engendrée par la création de produits financiers nourrissant l’épargne. Ce savant système qui devait être le modèle de la “globalisation” anglo-saxonne, c’est-à-dire de la mondialisation de l’économie, prend l’eau de toutes parts et croule sous ses contradictions. Le dollar qui devait régner en maître est à la peine. On en est à se demander si le Trésor américain pourra honorer ses créanciers tandis que Républicains et Démocrates se chamaillent autour du modèle social nécessaire. L’individualisme forcené des uns se bataillant férocement avec l’intérêt collectif que souhaitent défendre les autres. Quelle part de ses revenus doit être consacrée au fonctionnement de la société ? Belle question qui n’est pas beaucoup mieux résolue dans la Vieille Europe ; la Grèce a répondu que la ressource publique, c’est-à-dire l’impôt, n’incombait pas aux citoyens qui pouvaient éviter de le payer ! Du coup les dettes grecques pèsent sur l’euro puisque ce sont les budgets des Etats membres qui doivent en fin de compte les payer. On comprend l’exaspération allemande, le bon élève de la classe, qui préférerait laisser aux banques imprudentes le soin de se débrouiller avec leur débiteur, mais également la préoccupation française de protéger l’épargne. «L’échec du soutien à l’euro nous est interdit», a déclaré le Chef de l’Etat français. Il faut avancer dans la gouvernance économique de façon ambitieuse et volontariste», a-t-il ajouté. Nicolas Sarkozy dit lui-même qu’il saisit l’occasion de la crise grecque pour «faire un saut qualitatif dans la construction gouvernementale de la zone euro». Si l’on essaye de traduire le sens de ces déclarations il faut le faire sans ambiguïté : la zone euro impose un gouvernement européen, c’est-à-dire un certain fédéralisme, une perte de souveraineté des Etats et il n’y a pas d’alternatives possibles. Le Traité de Rome, revu à Lisbonne, est en train d’accoucher d’une Europe fédérale dont les parrains seront la France et l’Allemagne. Pour un pays qui a dit non au traité européen concocté par Giscard d’Estaing, c’est presque une révolution. De l’autre côté de la Manche, on regarde cette initiative avec beaucoup de méfiance, et dans les pays de l’Est on se demande quel est le choix au point qu’à Vienne on fasse à Otto de Habsbourg, fils de Charles 1er dernier empereur d’Autriche, un enterrement de Chef d’Etat puisque toute sa vie, notamment député européen, il n’avait eu de cesse de se battre pour cette Europe qui était celle de ses ancêtres. Nicolas Sarkozy a sans doute une vision similaire d’une Europe qu’il faut accoucher en tant que puissance internationale face notamment aux puissances d’Asie puisque l’Amérique devient incertaine. Il affirme : «Nos prédécesseurs ont fait un geste historique en dotant l’Europe d’une monnaie unique, mais il manquait un gouvernement économique. C’est notre contribution».
Ainsi la France, sans doute pour la première fois de son histoire depuis Napoléon, se proclame le leader de l’unité européenne, et affiche clairement son but, en prenant de vitesse l’Allemagne ? Le paradoxe est qu’une telle politique soit menée par ceux qui s’estiment les héritiers du général de Gaulle, pour lequel il n’était pas question d’abandonner la souveraineté de l’état et qui s’était, pour cela, battu contre la Communauté européenne de défense. Mais ce qui est encore plus paradoxal, c’est que Martine Aubry – héritière de son père – partage cette définition et cet objectif et que tout cela se passe sans véritable débat, sans que les enjeux soient clairement explicites et pourtant une telle politique implique des conséquences immédiates pour les budgets des Etats, c’est-à-dire pour leur politique intérieure. Tous les Etats de la zone euro doivent passer au-dessous de la barre des 3% de déficit public dès 2013 (Nous en sommes à plus de 7% !). Cela signifie qu’il faut continuer à ne pas remplacer les fonctionnaires partant à la retraite, à réduire les dépenses de fonctionnement de l’Etat d’au moins 10%, à réexaminer les contributions de Sécurité sociale, et de toute façon à augmenter les impôts ! Le Parti socialiste qui commence sa campagne pour désigner son candidat est pris au piège. On le voit mal revenir sur des engagements européens, mais il doit aussi dire comment il fera pour tenir ses engagements compte tenu de son programme. Son choix c’est d’augmenter les impôts de 50 milliards plutôt que de réduire les dépenses de l’Etat, mais une telle pression fiscale dans une Europe ouverte est-elle possible ? La liberté pourrait prendre la poudre d’escampette. Mais ce que l’on retiendra de cette affaire, c’est le peu de communication et le peu de débats avec le public, c’est-à-dire avec le citoyen électeur, qui interviendra forcément, un jour ou l’autre dans le débat !
Xavier de Roux
Paru dans L’Echo des Arènes n°166 – Août 2011
Une planète à bout de souffle ?
On ne sait plus quelle prédiction inca fixe la fin du monde à 2012, si bien que certains, espérant survivre, se font construire des bunkers dans les montagnes et que d’autres amassent des provisions. Pas très éloignés de ces prédictions, les Verts expliquent que faute de changer toute l’organisation économique et sociale, l’homme disparaîtra avec son écosystème. Il est exact qu’au début de ce XXIème siècle, on assiste à des phénomènes étranges, des tornades meurtrières aux Etats-Unis, des tremblements de terre au Japon, la sécheresse alternant avec les inondations, et pendant ce temps-là, les denrées alimentaires atteignent des prix inconnus tandis que la population s’accroît et qu’il lui faut bien manger et boire, et consommer de l’énergie pour son activité. Les uns tablent sur une croissance des richesses produites plus forte encore, les autres soutiennent qu’une telle croissance à long terme est tout simplement impossible faute de ressources naturelles et d’épuisement de la planète. Une organisation américaine, Global Footprint Network, mesure la quantité d’eau et les surfaces agricoles nécessaires à la production de ce dont nous avons besoin ainsi d’ailleurs que l’espace indispensable à l’absorption des déchets que nous produisons. Global Footprint estime que la limite est atteinte. Nous utilisons toutes les ressources de la planète, et comme nous n’en avons qu’une, la situation est un peu difficile. Evidemment, Global Footprint n’est heureusement pas les tables de la loi et sa vérité n’est pas une vérité révélée. Mais il est certain que si l’on augmente le taux de CO2 dans l’air, la terre se réchauffe, et que si l’on pollue l’eau avec des nitrates, de l’azote et des pesticides, on change la nature des organismes vivant dans l’eau. Seulement l’homme n’est pas maître du CO2 rejeté dans l’atmosphère lorsqu’il s’agit des énormes quantités résultant des éruptions volcaniques ou des feux de forêt.
On sait qu’il existe un conflit entre l’humain et la nature, et on le sait depuis longtemps, on sait que les rêves monumentaux de Staline ou de Mao Tsé Toung d’asservir la nature à l’homme ont été un épouvantable échec, et que le goût forcené du profit peut conduire au même résultat par d’autres chemins.
Quelles leçons doivent donc tirer les dirigeants politiques qui font semblant d’ailleurs d’administrer un système économique qui leur échappe complètement ? Et bien tout d’abord de piloter davantage le système économique global. Et c’est extrêmement difficile, tant le développement des outils de communication et d’échanges se sont mondialement développés. L’instrument politique des démocraties représentatives occidentales, forgé par la pensée libérale, est incapable de maîtriser les forces anarchiques des marchés ; la liberté des marchés éclabousse la souveraineté des Etats, et ceux qui maîtrisent le mieux, ou le moins mal, sont les Etats où ne règne pas la liberté au sens occidental du terme. Le meilleur exemple est la Chine. Certains rêvent d’une économie à la chinoise ; mais quelle est l’élasticité de la liberté et de l’individualisme ? Reste à l’Etat de choisir d’être acteur dans la chaîne de production, d’échange et de financement. C’est la tentation française, assez réussie dans le domaine de l’énergie, mais fort critiquée pour son choix nucléaire, qui était cependant celui de l’indépendance. Peut-on le dupliquer à travers une grande compagnie d’exportation qui prendrait en charge ce que nos PME ont du mal à vendre sur les marchés étrangers ? Peut-on créer une grande banque de développement consacrée à l’entreprise, dont le capital serait des fonds publics, et serait-elle plus efficace que les banques actuelles de crédit ? Peut-on surtout ouvrir à la concurrence des marchés dominés par la concentration excessive de la distribution ? Ce sont autant de questions que l’on doit poser, et la campagne présidentielle permettra aux uns et aux autres de développer le réalisme, le rêve et l’utopie avec finalement pour enjeu une démocratie prospère. Le pari est loin d’être gagné, faute de posséder les outils nécessaires.
Xavier de Roux
Il a bien fallu qu’on en parle !
Le directeur général du Fonds Monétaire International, le hiérarque du Parti socialiste français, le professeur d’économie, le bientôt candidat à la Présidence de la République, a disparu des écrans radars politiques, pour être pris en charge par ceux des faits divers ! A 62 ans, sa merveilleuse ascension vers le paradis des puissants s’achève dans une chambre d’hôtel de Manhattan à New-York.
Le procureur Vance se fait une notoriété internationale, et une poignée d’avocats font assaut d’honoraires car cette affaire de sexe devient une affaire d’argent. L’agression sexuelle présumée prend les aspects d’un combat titanesque, l’accusé comme la victime s’armant des meilleurs avocats, qui tablent sur l’immense fortune de l’accusé, découverte au détour d’une audience de tribunal, et son double visage apparaît. Il s’apprêtait à endosser le programme du Parti socialiste plein de justice et d’égalité, établi à grand renfort de fiscalité pour les riches ; il s’apprêtait à fustiger les possédants, comme il avait fustigé Gaymard, ministre des Finances de Jacques Chirac, contraint de démissionner pour s’être logé dans un logement trop cher. On entend encore DSK, face au ministre sur le plateau de télévision, le tancer de sa voix puissante de payer 15 000 euros, soit 15 Smic par mois pour un logement ; mais le faiseur de leçons, le redresseur de torts, se loge lui pour 35 000 $ à New-York ! Et il donne six millions d’euros de caution pour y vivre enfermé, un bracelet électronique au pied. Alors la comédie du pouvoir apparaît. On aime les pauvres pour leurs votes, pour le reste comme dirait Jack Lang, «il n’y a pas mort d’homme» ; et Jean-François Kahn en rajoute, qui trouve qu’on en a fait beaucoup pour «cette servante troussée» selon son expression.
Cette affaire, effectivement, serait restée subalterne si elle ne s’était pas passée aux Etats-Unis, où dans l’opinion publique se mêle une pudibonderie puritaine et quelques symboles, dont le plus fort est la domination de la servante noire par l’homme blanc riche et puissant ; ça ramène aux mythes de la guerre de sécession, alors que l’apartheid masqué a dû attendre la voix chaude d’Angela Davis pour prendre fin il n’y a pas si longtemps.
Et si l’homme blanc, riche et puissant, n’est pas américain, mais européen, quel bonheur ! La justice droite dans ses bottes peut l’écraser, très à l’aise. Elle a le peuple derrière elle, ce peuple massé aux marches du tribunal et qui grondait «Shame on you» (honte à vous) ! Après la nuit passée au dépôt du tribunal, après quatre nuits en prison, cette montée des marches au bras d’Anne Sinclair était une épreuve épouvantable pour celui qui en quelques jours est tombé de son piédestal mondialisé vers un destin incertain.
Parfois les hommes de pouvoir ne comprennent plus le monde dans lequel ils vivent et qu’ils ont pourtant façonné, construit, édifié. L’égalité des hommes et des femmes, le respect de la personne humaine, la société sans classe, les Droits de l’homme, sont autant de jolies formules de discours que l’on jette du haut des estrades, dont on peuple les programmes politiques, mais qui ne concernent pas les sphères du pouvoir, l’olympe où règne l’argent, la puissance et la gloire. L’olympe est si haut, réservé à si peu, qu’il est étrange qu’au nom des principes gravés dans les tables de la loi, on puisse mettre la main sur un de ses membres, un de ses locataires, et tout le monde se demande comment cela a-t-il pu arriver ?
La justice américaine est mise en cause, son fonctionnement serait aussi absurde qu’injuste, comparé à une justice française, où un juge solitaire et parfait instruit à charge comme à décharge et ne cherche jamais à crocheter le pied de celui qu’il envie. Eva Joly, candidate à la Présidence de la République, s’auto-félicitait du temps où elle était juge et menait bien sûr à la perfection, impartialement, ses procédures. Elle oublie la séquence que tous les téléspectateurs ont pu voir de Roland Dumas, alors président du Conseil constitutionnel, entouré de policiers et entraîné dans la voiture du juge ! Roland Dumas fut acquitté, mais après être passé au pilori judiciaire.
Parce que, finalement, rien ne change, c’est l’image de l’homme puissant qu’il faut détruire, et en l’occurrence c’est fait. Les conditions de l’élection présidentielle sont complètement changées. On attendait le choc de deux poids lourds, un Président de la République sortant confronté à un savant économiste directeur général du Fonds Monétaire International, ayant tutoyé tous les puissants. Hors jeu, il faut le remplacer d’urgence. On trouve un Chirac de gauche, François Hollande, la secrétaire générale du PS, dont le charisme ne dépasse pas les murs de Lille et l’éternelle Ségolène Royal qui a déjà donné !
On comprend que pour pimenter une affaire assez fade, le Parti radical et le Centre aient demandé à Jean-Louis Borloo d’entrer en piste. Ministre d’Etat, il a à son actif quelques réussites spectaculaires, le redressement de Valenciennes, le programme de rénovation urbaine, le grenelle de l’environnement, même si dans ce domaine la conférence de Copenhague ne fut pas une réussite, mais elle lui a permis de côtoyer à plusieurs reprises les dirigeants de la planète.
Certes, sa candidature agace le pouvoir, mais les indignés aussi devraient agacer le pouvoir ! S’il n’y a pas une candidature porteuse d’une façon différente de s’exprimer, écoutant plutôt qu’ordonnant, réunissant plutôt qu’opposant, s’il n’y a pas un candidat qui enfin décide de sortir des jeux de rôle convenus, nous aurons alors comme en Espagne, et ailleurs tous ceux qui préfèrent s’exprimer par les réseaux sociaux plutôt que par la démocratie représentative ; il y a déjà 50% d’abstentionnistes qui ne s’abstiennent ni sur Twitter ni sur Facebook.
Si Jean-Louis Borloo sort du jeu de rôle et s’exprime comme il aime s’exprimer, écoute comme il aime écouter, et met en gerbe ce qu’il entend, il peut faire revenir aux urnes tous ceux qui se détournent de notre démocratie parce qu’elle ne leur parle pas, ou que sa langue est devenue complètement incompréhensible.
Entre les tambours de ville de la droite et de la gauche, dans la bruyante arène des promesses toutes faites et des programmes habituels, un candidat différent peut faire entendre ce que certains appellent la voix du centre, mais qui est en réalité une voix différente sur un chemin nouveau.
La chute de Strauss Kahn aura ainsi ouvert une voie que personne n’attendait. Ce sont les hasards d’une matinée à New-York.
Xavier de Roux
Paru dans L’Echo des Arènes n°165 – Juillet 2011
Une nouvelle donne pour les Présidentielles
La dernière grande affaire politique française est une affaire de mœurs ! Un candidat favori à la Présidence de la République sort de la course pour se retrouver en prison, et l’émoi s’empare de son parti. La volière socialiste s’agite de toutes parts, on conciliabule, on complote, on recompose. De vieux chevaux de retour comme Laurent Fabius se demandent si leur chance ne tombe pas du ciel, et François Hollande caracole dans les sondages à la stupeur de Martine Aubry.
C’est donc une nouvelle page qui s’ouvre pour les prochaines élections présidentielles. Le principal adversaire de Nicolas Sarkozy est à terre, et le miracle de la réélection se dessine déjà, les fidèles tressaillent, les calculs recommencent, et si le Roi restait le Roi ? Ce qui semblait à beaucoup impossible hier, redevient possible aujourd’hui, même si Marine Le Pen continue sa course en reprenant le vieux slogan de son père lorsqu’il était poujadiste : «Sortez les sortants». Si l’on passe les menottes aux élites et aux oligarques, le peuple peut sortir ses piques, et en France il est prompt à le faire. Heureusement pour lui, face à l’ancien candidat socialiste, Nicolas Sarkozy peut passer pour un pasteur méthodiste !
Mais le tremblement de terre médiatique s’est fait au moment même où Jean-Louis Borloo lançait courageusement l’aventure centriste. La déclaration d’indépendance du Parti radical, la création d’un nouveau mouvement politique avec le Nouveau centre et la gauche moderne est passée relativement inaperçue, sauf évidemment des professionnels de la politique qui observent avec curiosité le parcours de Jean-Louis Borloo. Personnage atypique, ancien avocat d’affaires à la brillante réussite, personnalité importante de l’UDF aux côtés de François Bayrou, esprit créatif et indépendant, neuf ans ministre après avoir sauvé le Valenciennois, il fait entrer l’écologie dans la loi et dans les codes, bouleverse celui de l’urbanisme, écoute attentivement les bruits de l’air du temps, sachant très bien que dans une société aussi complexe que la nôtre, exposée au grand large et aux vents de la mondialisation, on ne décrète plus ce qui est bon ou ce qui est mauvais pour le peuple. On commence par écouter, par comprendre, par résoudre les contradictions, les aspirations contradictoires des uns et des autres, et l’on regarde les moyens dont on dispose.
Jean-Louis Borloo découvre que dans une société moderne, ce n’est pas le programme qui compte, les programmes politiques sont faits pour ne jamais être exécutés, mais bien la méthode pour arriver à un certain consensus social. Nous vivons dans des sociétés surinformées, communiquant électroniquement, où les rassemblements comme les idées, et parfois les plus farfelues, peuvent se répandre en quelques secondes, où les plus jeunes sont nés avec un ordinateur sur les genoux, dont la rationalité n’a plus rien à voir avec celle en vigueur au début du siècle dernier. Il reste un socle pour tenir tout cela debout, c’est finalement l’humanisme républicain, où la liberté incarne les libertés, même si elle maltraite parfois l’égalité et la fraternité. L’égalité et la fraternité du pacte républicain doivent donc sans cesse faire l’objet de tous les soins, et la laïcité est un puissant levier pour l’assurer. Jean-Louis Borloo sait qu’à partir du socle républicain qui représente le vrai consensus de la société française, tout ensuite se négocie, puisque rien n’est certain. On sait que l’économie n’est pas une science mais, au mieux, un constat, que la fin de l’histoire qui devait s’incarner dans le libéralisme dès la chute du Mur de Berlin, n’est pas une doctrine mais une posture, incapable de fédérer une société quelconque et que dans le grand village planétaire qui se crée, les nations ne sont pas mortes. Une situation si complexe n’est pas faite pour les inspecteurs des finances, pour les grands commis de l’Etat qui devaient être les béquilles d’une classe politique indigeste, avant que de se faire élire eux-mêmes en perdant leurs repères.
François Hollande est l’archétype de ce haut fonctionnaire dévolu au Parti socialiste, comme d’ailleurs son ex-compagne Ségolène Royal, sortie de la même école de la Fonction publique.
Jean-Louis Borloo incarne une autre liberté, un autre regard. C’est une sorte de Nicolas Sarkozy qui écoute et surtout qui entend, et qui ne prétend pas faire tourner la planète autour de sa personne. Le centre de l’échiquier politique a vocation à tenir dans sa main tout le jeu, si le joueur est bon. Il reste finalement une année pour l’apprendre.
Xavier de Roux
Paru dans L’Echo des Arènes n°164 – Juin 2011
L’Amérique a tué le Diable
Décidément, l’Amérique ne changera jamais. Elle a eu le scalp d’Oussama Ben Laden, comme elle avait eu celui de Cochise ou de Geronimo, les chefs sioux. Les affaires se règlent à la loyale et au pistolet ! Rien n’a donc changé sous le soleil. La tête de Ben Laden avait été mise à prix par M. Bush. Il fallait le capturer mort ou vif. Sans doute plutôt mort. Le président Obama, toujours très élégant, annonça la nouvelle avec beaucoup de sérénité. Les USA avaient enfin châtié l’ennemi qui avait tué 3000 fois dans la ville symbole américaine, et qui en plus avait humilié la Nation, en échappant à la longue traque. Obama est donc devenu un héros. Il peut brandir le scalp à la face du monde. On n’insulte pas sans risque de mort l’honneur des Etats-Unis.
L’ordre du monde se remet donc en place et le Yéménite jeté à la mer n’inspirera de procession qu’aux requins et aux mécréants. Les autres feront ailleurs leurs plans de vengeance. Ils invoqueront leur Dieu unique ; celui qui déteste tellement les hommes qu’il essaye de les assassiner tous, et ils sont tous si chargés de péchés qu’on ne trouve aucun innocent capable d’échapper à la terreur divine. Mais, qui pensait à la terreur divine en s’attablant au café Argana à Marrakech, et qui pensait à la terreur divine en prenant, le matin, un train de banlieue à Madrid pour aller travailler, ou un bus à Londres ou les trottoirs des rues de Bagdad ou d’Islamabad ? Qui pensait que Dieu était devenu fou ? En liquidant Ben Laden, Obama a rappelé simplement que les hommes n’étaient jamais vraiment les messagers d’un Dieu qu’ils inventaient quotidiennement parce qu’ils détestaient tout simplement l’autre, le prochain, l’étranger. Ils inventent des commandements de Dieu pour mieux exercer leur vengeance ou leur férocité et dans notre siècle que l’on dit pourtant moderne, on poursuit les fables de l’inquisition et tous les désastres de la foi obscure, en dépit des lumières.
Que Dieu bénisse l’Amérique, a dit Obama. Faut-il être dans une autre foi, Dieu contre Dieu, péchés contre péchés, bien contre mal dans cette galerie de l’histoire des hommes qui se détestent tant, qui portent le poids de la haine et qui ignorent le pardon ? L’Amérique a donc tué le Diable, et c’est bien de tuer le Diable, mais que faire ensuite ?
Il faut redescendre sur terre, regarder l’aspiration des hommes de ce Moyen-Orient qui aspirent à leur liberté et à être eux-mêmes, qui souhaitent simplement la justice et qui veulent cesser d’être les marionnettes de l’histoire. Il y a du chemin à parcourir de Tunis à Tripoli, de Tripoli au Caire, du Caire à Damas et de Damas à Téhéran. Le printemps fleurira ou ne fleurira pas ; la mort de Ben Laden n’a fait descendre personne dans la rue, nulle protestation n’a été entendue. Il est peut-être mort, parce que la fin de la violence divine était inscrite dans la nature des choses, et qu’après elle vient enfin le temps de la liberté. Ne nous en mêlons pas.
Xavier de Roux
Le National est de retour
Pendant un demi-siècle, l’Europe épuisée par deux guerres a tenté de se reconstruire et de se réunir. L’unification européenne est un rêve aussi vieux que la chute de l’Empire romain. Toute son histoire est le rêve du retour à l’Empire, esquissé par les Carolingiens, souhaité par le Saint empire, obtenu par la force par Napoléon, l’empereur des Français, revendiqué par l’Allemagne triomphante, et toujours écarté par une Angleterre insolente.
La Démocratie allait-elle réussir ce que les armes n’avaient jamais obtenu ? Monnet, Schuman, Adenauer tentèrent d’inventer un nouveau concept : faire de l’Europe un vaste marché qui créerait entre les peuples les solidarités nées de la libre entreprise, de la libre circulation des capitaux, des personnes et des biens, dans une concurrence harmonieuse, régulée par une cour de justice dont les décisions l’emporteraient sur celles des Etats. La loi du marché, inscrite dans le Traité de Rome, puis dans l’acte unique européen, dans celui de Maastricht et dans la tentative ratée d’une constitution européenne, l’emportait sur l’expression démocratique. Le temple du libéralisme s’édifiait à Bruxelles, gardé par un corps de fonctionnaires dont c’était le bréviaire, tandis que le contrepoids politique des Etats devenait de plus en plus incertain, soumis à la jurisprudence d’une Cour européenne de Justice qui appliquait strictement les traités.
Hanté, comme beaucoup d’hommes politiques de sa génération, par le rêve européen, Mitterrand mit toujours le respect de la règle commune, avant celle du pays qui l’avait élu. Socialiste à Paris, il était libéral à Bruxelles, et le Parti communiste français, associé à cette comédie, commença à y perdre son âme. On ne peut soutenir à la fois que l’on est en France pour les monopoles d’Etat et ordonner leur destruction au nom de l’exécution des traités européens. Le Parti socialiste ne n’est jamais relevé de cette contradiction. L’échec de Jospin se situe exactement là, dans la ligne du traité ultra libéral de Barcelone, qu’il signera joyeusement pour ne pas mécontenter ses partenaires.
Or en 2008, la crise financière mondiale a montré au grand jour où avait conduit une politique libérale, fondée sur la globalisation du marché mondial, la mise en concurrence des peuples de la planète, pour l’accumulation du plus grand gain capitaliste possible. La finalité de l’économie n’apparaissait plus comme devant apporter le progrès social, mais au contraire comme une régression ayant libéré sans contrôle les forces de l’univers, la concurrence des peuples pauvres ruinant les peuples riches.
Faute d’avoir répondu au défi de la crise par une vraie régulation mondiale, les peuples se sont retournés vers eux-mêmes pour tenter d’y retrouver leur richesse, ou tout au moins cesser de perdre celle qu’ils pensent avoir encore. Les mouvements nationalistes ont retrouvé leur force et leur légitimité, et il est tout à fait normal que les gros bataillons de prolétaires, dont on a pris l’habitude de déménager les usines au gré, changeant, du profit ou de la mode, les aient rejoints.
Ce mouvement politique profond surprend, étonne, inquiète. On le retrouve avec plus ou moins de force dans chacun des pays de l’Union européenne, en Pologne, en Hongrie, en République tchèque, en Hollande, au Danemark, en Finlande, en Autriche, en Italie et bien sûr la France, où il risque de perturber gravement la prochaine élection présidentielle. Si l’on ajoute au Front national les autres partis sectaires comme le parti de gauche ou les Verts, on constate que près de la moitié des citoyens français ne font plus confiance à un système incarné tantôt par la droite libérale, tantôt par le socialisme traditionnel, qui tous deux se ressourcent et se nourrissent du concept libéral européen.
Il est donc temps d’examiner avec pragmatisme les questions sur lesquelles prospère le nationalisme, et notamment le nationalisme français incarné avec un certain talent par Marine Le Pen.
Il est temps d’examiner les questions de l’immigration et de rendre intelligible un dispositif qui ne l’est pas puisqu’il favorise l’immigration illégale sans permettre efficacement l’immigration choisie.
Il est temps de se pencher avec sérieux sur la question des activités pouvant être efficacement menées sur notre territoire, les conditions de leur création et de leur développement – au travers du crédit – pour avoir une politique de l’emploi prévisible, fondée sur les formations nécessaires.
Il est temps d’examiner la question de la rémunération de ces activités notamment pour les salariés, de se pencher sur le coût réel du travail et de chercher un fondement à la solidarité nationale qui ne soit pas une atteinte permanente au niveau de vie.
Il est temps de savoir pourquoi la politique du logement n’atteint jamais son but, pourquoi l’Education nationale peine à être efficace, pourquoi les corporatismes se sont reconstitués, par exemple dans le domaine de la justice.
Si l’on veut éviter le nationalisme, et la déception qu’il créera, il faut faire évoluer notre démocratie. Il faut qu’elle cesse de décliner les idées toutes faites – et si belles – du XIXème siècle que l’on a usées jusqu’à la corde, et que la liberté et l’égalité terminent leur combat sans fin et sans issue.
Les talents et les bonnes volontés ne manquent pas. Ils sont généralement prisonniers des chapelles, des intérêts et des ambitions. Le plus difficile en démocratie c’est de muer. On sait que les serpents abandonnent leur vieille peau. Il ne suffit pas de mettre des habits neufs, car ce sont les réalités qui sont neuves et qui méritent un regard nouveau.
Xavier de Roux
Paru dans L’Echo des Arènes n°163 – Juin 2011
La République perd les élections cantonales
Au soir du vote, on constate que 56% des électeurs ne se sont pas déplacés, ils se sont abstenus de voter ! Ils se moquent comme d’une guigne de la gestion des conseils généraux. D’ailleurs dans l’inextricable fouillis des institutions françaises, ils ignorent parfaitement le rôle exact de ces fameux conseils généraux, beaucoup sont persuadés qu’il s’agit de prébendes que se partagent des personnalités politiques dont ils connaissent le nom, soit parce que, ancré dans le territoire depuis des générations, c’est devenu une sorte de propriétaire de la charge sur le modèle de l’ancienne France, soit parce qu’en charge d’affaires nationales, on le voit souvent à la télévision et ce n’est qu’en complément de son activité ministérielle ; que les partis se chamaillent pour prendre la place prouve simplement que la place est bonne, elle rapporte ! Cet aspect négatif de la fonction politique, la dégradation de son image, l’extraordinaire confusion des genres entre le Conseil régional, le Conseil général, les Communautés de ceci ou de cela, éloigne le citoyen de sa République. Il ne s’y retrouve plus et son rôle de citoyen, celui conquis d’abord en 1789, se perd dans une incapacité à agir directement sur les affaires qui le concernent.
Le citoyen a le sentiment que son seul bulletin de vote n’est plus un levier suffisant pour lui permettre de participer aux affaires de la cité. Et c’est d’ailleurs vrai que la confusion des genres, la mondialisation de l’économie ont fait disparaître le geste citoyen. Souvenons-nous simplement de l’affaire de Maastricht ou du traité de Barcelone : l’Europe imposait à une France socialiste les dogmes du libéralisme le plus extrême ! Il est évident que le citoyen français n’avait pas voté socialiste pour la mise en concurrence des services publics et la fin des monopoles d’Etat ! C’est pour cette même raison que les partis simplement protestataires progressent ; Mélenchon en voulant limiter les salaires du haut, et Marine Le Pen en voulant supprimer la concurrence du bas, c’est-à-dire l’immigré ! Si ils accédaient aux affaires, Mélenchon comme Le Pen auraient à gérer des réalités assez éloignées de leur slogans, et aidés par la même fonction publique, soumis aux mêmes exigences, ils ne feraient sans doute pas beaucoup mieux que ceux qu’ils ont tant brocardés.
A l’heure de Facebook ou de Twitter, il apparaît que la reprise en main du rôle du citoyen, base de la République, passe par le changement radical de la façon dont il choisit sa représentation. Pendant des décennies le vote est apparu comme la panacée universelle, mais puisqu’on ne vote plus parce que le vote ne débouche pas sur ce que l’on veut, il faut radicalement supprimer le vote, redonner toute sa place au citoyen en faisant en sorte que l’exercice des pouvoirs démocratiques devienne un devoir pour tous et non pas l’apanage de quelques parvenus du suffrage universel minoritaire.
Pour cela, une solution est simple, c’est la désignation du citoyen par tirage au sort dans les assemblées comme en matière de jurés des assises. Aucun juré ne s’est plaint d’avoir exercé la justice en son âme et conscience, même s’il était très éloigné de ces questions avant d’être choisi. Ce devoir de participer aux affaires publiques par un tirage au sort nécessairement égalitaire doit redonner un sens à l’action publique, en montrant les difficultés de la tâche, mais aussi en libérant les imaginations, prisonnières aujourd’hui de la pensée unique d’une élite ou prétendue telle. Cette solution n’est pas nouvelle et on peut s’inspirer de la constitution de la République de Venise où le collège des citoyens, chargé notamment de désigner les doges, était tiré au sort. Il faudra également revoir les conditions de l’administration du territoire pour que les assemblées locales soient bien en cohérence avec les bassins de vie et d’activité qu’ils doivent gérer et développer ; l’Education nationale devra inscrire dans ses programmes, dès la petite enfance, l’éducation citoyenne et les devoirs que ces derniers doivent à la République.
Enfin chargés de leurs affaires et très directement, les citoyens français devront s’en prendre à eux-mêmes pour le bon comme pour le mauvais. Ils redeviendront peut-être de bonne humeur.
Xavier de Roux
Une catastrophe terrestre…
La terre, une fois de plus, a secoué son échine et le monde a tremblé. Les astuces techniques des humains ne maîtrisent pas la nature. On le sait depuis toujours, l’énergie prisonnière des centrales atomiques que l’on croyait confinée sous des tonnes de béton, a pris gaiement son envol pour faire un tour meurtrier de la planète, tandis que les villes, dispersées par l’Océan, sont devenues au Japon un épouvantable linceul, comme elles le furent à Haïti. Nous savons bien que nous habitons, pour un temps, sur une petite planète, lancée à pleine vitesse dans l’univers tournant désespérément autour d’une étoile qui se consume, mais notre histoire d’humain nous semble tellement plus importante que toutes les autres histoires, de l’infiniment grand à l’infiniment petit, que nous restons là, épouvantés, ébahis de tant de violences. Nous qui nous acharnons, siècle après siècle, à construire ce que nous estimons être nécessaire à notre confort : des maisons, des objets, des outils, des avions, des vaisseaux, des voitures et puis tout ce qui sert à communiquer, à savoir, à découvrir, à survivre, à transmettre la vie aux générations futures. En quelques secondes, nos efforts de fourmis réduits à néant semblent aussi dérisoires que le temps qui nous est imparti sur cette terre.
Et pourtant, les secousses ont à peine cessé que toute la planète humaine se met à jacasser. Faut-il encore domestiquer l’atome ? D’où devons-nous tirer l’énergie dont nous avons besoin ? Comment faut-il se nourrir, vivre et se multiplier… ? La maladie principale de l’homme est sa curiosité inquiète des choses qu’il ne peut savoir, alors qu’il a décidé qu’il savait presque tout. Au pied de la catastrophe, nous en sommes là.
Nous allons lui opposer le principe de précaution, sans d’ailleurs savoir vraiment ce qu’est en l’occurrence une précaution et nous allons sans doute chercher un responsable chez les humains. Evidemment pas celui qui a déclenché le tremblement de terre, mais celui qui a construit la centrale nucléaire ou encore celui ou ceux qui ont décidé d’avoir recours à l’énergie nucléaire.
Ce débat va remplir maintenant pendant des mois les colonnes des journaux. Si l’on n’utilise pas l’atome, comment obtenir suffisamment d’énergie à un prix acceptable, alors que l’Inde, la Chine, l’Iran et bien d’autres pays ne rêvent que de construire leurs centrales ? Que penser des centrales de troisième génération française qui perdent régulièrement les appels d’offres internationaux parce qu’elles sont trop chères alors que, dit-on, elles sont aussi les plus sécurisées ? Combien de photovoltaïque, d’hectares de panneaux faut-il pour les remplacer ou de millions d’éoliennes en mer, sur la terre, comme dans le désert de Gobie ? On peut en discuter à perte de vue, écouter les uns et les autres, ceux qui sont pour l’éolien, loin de chez eux ; pour le photovoltaïque, mais ailleurs ; pour le barrage hydroélectrique s’il ne menace pas sa ville natale. Et puis il y a tous ceux qui aiment bien se déplacer à vélo avec de grosses chaussettes de laine, des bonnets bien enfoncés et des moufles confortables ; ceux qui adorent se chauffer au feu de bois avec une cheminée qui ronfle de plaisir ; ceux qui font fumer le poisson dans l’âtre et griller le gigot et ceux qui courent les bois pour attraper un sanglier… Les hommes sont si divers, leurs goûts si différents, qu’ils réagissent de mille manières lorsque le ciel leur tombe sur la tête.
Cela n’empêche pas, le calme revenu, que les affaires reprennent : “Business as usual” comme disent les Anglais. On tirera bien un bénéfice de la solution donnée au problème, puisque depuis que le monde est monde, c’est ainsi. La solution qu’on nous expliquera être la meilleure, sera certainement celle de ceux à qui elle apportera quelque chose.
Pauvres victimes de la terreur immédiate, de la destruction absolue, du hasard ou du destin, vous venez de quitter le navire sans même savoir vers où il continue de voguer, sans savoir pour qui joue encore son orchestre et pourquoi on se chamaille à bord.
Du fond de l’océan, peut-être êtes vous montés au matin avec les étoiles, vers un monde qui nous est inconnu et qui est celui de l’innocence meurtrie, des vies cueillies au hasard dont les âmes, si loin, se rassemblent. C’est peut-être le moment de se regarder humblement.
Xavier de Roux
Paru dans L’Echo des Arènes n°162 – Avril 2011
De la liberté des peuples et du choc des cultures…
Les soulèvements populaires en Tunisie et en Egypte, ayant conduit au départ des présidents Ben Ali et Moubarak, tous deux généraux bénéficiant depuis longtemps de l’appui de l’Occident, ont été un vrai choc pour les gouvernements européens. A Washington, Barack Obama à la manœuvre, jouait une autre partition et une autre vision du monde. Mais à Paris, ce fut la confusion d’abord, tant à l’Elysée qu’au Quai d’Orsay. Ben Ali et Moubarak, comme d’ailleurs Bouteflika en Algérie ayant pour principal intérêt de tenir à distance les mouvements que l’on dit islamistes, et qui créaient en France une crainte considérable puisque l’on mélange depuis longtemps l’Islam et le terrorisme. C’est d’ailleurs un paradoxe français que de tout mélanger allégrement, les Arabes arrêtés à Poitiers, la France occupant le Maghreb, avec entre temps des relations un peu compliquées avec l’Empire Ottoman, qui avait mis fin à l’Empire chrétien d’Orient, le byzantin singulièrement affaibli par les croisades absurdes. Cette relation compliquée entre une France désormais laïque et des Etats de confession musulmane, a été aggravée depuis la dernière guerre par les relations franco-israéliennes, soudées durant la guerre d’Algérie par un intérêt commun, quelquefois refroidies au gré de la politique arabe de la France, mais toujours vivaces et primordiales. Or les Etats-Unis qui se sont servis pour mettre un terme à la guerre froide, en la gagnant, de l’Islam, sont en train de modifier complètement leur politique. On se souvient que pour lutter contre l’URSS en Afghanistan, les USA ont aidé, via le Pakistan, le grand mouvement taliban dont Ben Laden prendra la direction avec le Mollah Omar, et qu’en Europe, usant du même thème, les USA dans les guerres des Balkans furent aux côtés des musulmans bosniaques et kosovars, pour s’installer durablement dans la région, au cœur de la Méditerranée. Mais cette politique étrangère aventureuse leur coûta, avec le départ du Shah, leur influence en Iran, puis leur guerre d’Irak, qui sans Saddam Hussein, devient une honorable République chiite, tandis que l’Afghanistan n’attend que leur départ.
Barack Obama a compris que la politique étrangère des néo-conservateurs américains, très influencée par la vision israélienne du Moyen-Orient, n’avait aucune chance pour les intérêts américains de prospérer dans la région. Au contraire, si la première partie de la manœuvre avait conduit inexorablement aux épouvantables attentats de New-York, la réaction de “containment” ne déboucherait sur rien d’autre qu’une sorte de guerre de religion que les masses musulmanes remporteraient plus facilement que les égocentriques occidentaux, d’autant que cette guerre religieuse aurait tôt fait de se transformer en un affrontement entre peuples riches et peuples pauvres. Il fallait donc laisser les peuples arabes s’exprimer, obtenir leur liberté et décider de leur destin, c’est-à-dire soulever le couvercle de la marmite avant qu’elle n’éclate, et il n’était que temps. Au contraire en France, la stabilité du régime Ben Ali louée depuis 30 ans avec une belle unanimité par les gouvernements français successifs de droite ou de gauche, devait rester le rempart d’un Islam ressenti comme menaçant la République et sa culture. La France d’ailleurs n’avait pas fait dans la dentelle lorsque le Front islamique du salut, gagnant les élections en Algérie il y a 20 ans, fut tout simplement interdit, lançant en Algérie une guerre civile qui fit plus de 200 000 morts et qui dura 12 ans, ce qui explique une certaine prudence des populations algériennes habituées à être fortement canonnées. Quant au président Moubarak, Nicolas Sarkozy en fit un président de son Union pour la Méditerranée, parce qu’il était le garant de la paix avec Israël pour laquelle son prédécesseur Sadate était mort. Certes ce rôle ingrat retira beaucoup à l’influence égyptienne dans le monde arabe, mais tout aurait pu durer sans doute sans l’augmentation faramineuse des matières premières et de l’alimentation donnant aux peuples l’impression d’être abandonnés par leurs dirigeants qui assuraient certes plus ou moins la paix mais certainement pas le quotidien. Liberté et démocratie pourront-elles assurer à ces populations malheureuses la subsistance nécessaire ? Pour beaucoup, la démocratie, c’est nécessairement l’Islam qui apporte la paix civile et l’égalité sociale au travers des principes de la Charia, c’est-à-dire des préceptes du Coran qui constituent un véritable code permettant de construire sur terre une société harmonieuse.
Et c’est là qu’a lieu le choc des civilisations. Si l’Occident veut bien la liberté et la démocratie pour les peuples arabes et les autres, il ne comprend pas que liberté et démocratie peuvent prendre la forme d’une véritable idéologie qu’il réprouve et qu’il déteste d’autant plus que des pays laïques, comme la France, se sentent concernés. On l’a vu avec la querelle du voile islamique, ou avec le débat sur l’identité nationale. L’Islam n’est pas soluble dans une France laïque et néo-chrétienne. Certes les bien-pensants distinguent sans cesse les immigrés devenus républicains des autres, pour ne pas sembler s’opposer à l’immigration, mais ce sont bien deux cultures, deux civilisations, deux façons de voir le monde qui se rencontrent. Il y a donc fort à parier que les nouvelles libertés conquises outre-Méditerranée n’ont pas fini de donner des angoisses et des migraines à nos dirigeants, à moins qu’à leur tour ils ne se décident à voir le monde autrement.
Xavier de Roux
Paru dans L’Echo des Arènes n°161 – Mars 2011
Faut-il avoir peur de Marine Le Pen ?
Le Front National progresse parce qu’il donne des réponses simples à des questions complexes. Il a fait son beurre de l’immigration, oubliant d’ailleurs que Jean-Marie Le Pen avait commencé sa carrière en prônant l’intégration de l’Algérie, donc de sa population, à la France, alors que cette idée, si l’on en croit les mémoires d’Alain Peyrefitte, révulsait le Général de Gaulle pour qui «les Français étaient les Français et les Arabes, les Arabes» et qui opposait la tradition chrétienne de la France à la tradition musulmane de l’Algérie. On sait ce qu’il advint de cette affaire et l’ancien chantre de l’Algérie française devint le pourfendeur de l’immigration, avec un certain succès populaire. De même, alors que la classe politique se cherchait, dans le flou, un destin européen, le Front national s’y opposa en défendant les valeurs de la tradition française. Mais Jean-Marie Le Pen ne pouvait pas s’empêcher d’être provocateur et souvent odieux. Ses plaisanteries sur «Durafour crématoire» ou sur le «détail» de la Seconde Guerre mondiale qu’aurait été l’usage des fours crématoires pour éliminer le flot immense des victimes du National Socialisme Allemand, sont franchement indécentes quel qu’en soit le contexte. Tout le personnage avait un penchant assez glauque, une attirance étrange pour le passé nazi, comme en témoigne la diffusion par sa maison de disques, la SERP, de chants de la Waffen SS dans les années soixante. Certes, le prétexte était historique, mais le sujet douteux. C’est probablement cet aspect trouble de son monde politique, cette volonté de fédérer tous les groupuscules d’extrême droite et l’intégrisme chrétien qui l’empêcha de transformer en vrai succès populaire, son talent d’orateur, son sens de la formule et sa connaissance du peuple.
Or, sa fille Marine n’est évidemment pas de la même génération. Sa perception du deuxième conflit mondial est tout à fait différente. Elle n’a pas servi dans la légion étrangère, elle n’a pas connu la difficile période de la décolonisation. Elle est contemporaine, elle est totalement dans les querelles de son temps, elle a des thèmes simples qui semblent porter sa conviction alors que la classe politique, rajeunie, mais profondément habitée par le doute, passe son temps à chercher ce qui est politiquement correct et ce qui ne l’est pas.
Nicolas Sarkozy a fait une campagne électorale fondée sur les valeurs du travail. L’explosion financière de 2008, le scandale épouvantable et inachevé de la fausse monnaie fabriquée par les banques les plus sophistiquées, ont mis à bas les perspectives qu’il dessinait. Le monde de l’argent nu, ne pouvait plus dissimuler un scandale dont d’ailleurs le Président de la République n’était pas responsable. Il aurait simplement du lire Fernando Pessoa, le banquier anarchiste, qui disait déjà, lors de la crise de 1929 «le mal véritable, le seul, ce sont les fictions sociales qui se superposent aux réalités naturelles, de la famille à l’argent».
Or Marine Le Pen parle des réalités naturelles tandis que le monde politique se débat dans les fictions sociales, les systèmes, les complications, le langage de Marine Le Pen est compréhensible, même lorsqu’elle assène des contre-vérités tout à fait considérables.
Qu’importe que sa dévaluation espérée d’un franc nouveau, ruine illico les retraités et les épargnants, ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est le franc, c’est le Pays, c’est la Nation. C’est cet équilibre de proximité qui donne naturellement une perspective de prospérité au peuple qui l’écoute.
Et ce langage simple porté par une jolie femme a toutes chances d’être plus convaincant que les fictions de droite ou de gauche d’idéologies épuisées. Jean-Louis Borloo s’est lancé courageusement et assez seul dans une relecture de notre société. Il prépare un manifeste. Il est nécessaire que ce manifeste parle simplement des réalités actuelles et ne soit pas un catalogue de mesures où l’on trouve de tout comme jadis à la Samaritaine. Parce qu’au Front National, on s’est emparé à bras le corps du grand thème radical de la laïcité, que beaucoup de républicains ont du mal à manipuler parce qu’il ne s’agit plus, comme en 1905, de viser le Pape et les congrégations, le passé chrétien et le rôle de l’église au sein de la société, mais d’opposer la laïcité à une religion, l’Islam, très liée à l’immigration, si bien qu’il semble que s’en prendre à l’Islam, c’est faire preuve de racisme ou de discrimination. Le Front National n’a pas d’arrière-pensées, la laïcité devient une arme républicaine au premier degré, comme la reconstitution des frontières pour s’opposer au mondialisme et à ses délocalisations. Ce sont des armes naturelles et qui semblent maniables à une époque où l’on se méfie de la modernité.
Si ces thèmes ne sont pas abordés, discutés, explicités, si Marine Le Pen est la seule à occuper ce terrain, et à tenir ces discours, elle sera la seule à mobiliser, à réunir et à fédérer l’électorat populaire. Le Front de gauche s’en inquiète, et il a raison, Mélanchon copie le Front. Jean-Pierre Chevènement essaye aussi de se situer sur ce terrain populaire et national, mais avec évidemment un autre langage, une autre logique, une autre pensée, mais rien ne ressemble plus à une fiction qu’une autre fiction.
L’UMP et le PS qui acceptent les dogmes de base de l’Union européenne, de la monnaie unique, de la libre circulation, de la liberté d’entreprendre, en un mot de la démocratie libérale, risquent dans ces temps troublés de perdre du terrain électoral et le Front National, peut émerger comme un acteur majeur de la vie politique française faute de trouver en face de sa nouvelle présidente des ténors suffisamment puissants pour redonner à la Nation française le goût d’elle-même et l’espoir.
Xavier de Roux
Paru dans L’Echo des Arènes n°160 – Février 2011
Collectivités locales : Une informe réforme
On réclamait à tue-tête et sur tous les tons la disparition du fameux millefeuille de l’administration locale, fruit d’un retour à la féodalité organisé de main de maître par ce que l’on appelle les grands élus, calfeutrés dans leur territoire, bien décidés à se succéder à eux-mêmes. Le Président Sarkozy semblait avoir entendu les plaintes d’administrés croulant sous les impôts locaux, fruit de frais de fonctionnement inutiles et de dépenses souvent somptuaires. Le Président décidait de simplifier l’administration locale pour «renforcer les libertés locales dont Tocqueville disait qu’elles ont la force des peuples libres. Mais exprimer la féodalité ne se fait pas d’un coup de baguette magique, à moins d’être Louis XIV, mais c’est une autre histoire, d’autant que faire voter une telle loi c’est demander aux bénéficiaires de se sacrifier ou de se faire hara-kiri.
Le parcours parlementaire fut donc une foire d’empoigne, d’autant que l’exécutif n’a pas la majorité au Sénat. Faute de pouvoir passer en force, il a fallu négocier, et le combat est devenu féroce puis totalement absurde.
En fait de simplification, la République en est sortie un peu plus compliquée et surtout pleine de contradictions qui ravissent les juristes et les robins parce qu’elles fabriquent des plaideurs.
Prenons quelques exemples. La commune se voit attribuer une clause de compétence générale. Quel bonheur ! Sauf qu’elle doit illico apporter ses compétences principales aux intercommunalités dont la carte est établie par le préfet avant la fin de l’année 2011. 6000 cantons sont remplacés par 3000 conseillers territoriaux, dont il convient de définir à chacun un territoire. Ils siègeront à la fois à la Région, qui est maintenue, et au Département qui résiste. Ils exerceront selon qu’ils seront dans telle ou telle assemblée, telle ou telle compétence. Il s’agit, nous dit-on, d’une démarche pragmatique «pour clarifier le mode d’exercice des compétences des collectivités en faisant confiance à la responsabilité des élus qui les exercent et en tenant compte des spécificités locales». Comprenne qui pourra. Si chacun doit avoir sa compétence propre, cette compétence pourra exceptionnellement être partagée pour le tourisme, le sport et la culture.
Comme personne visiblement n’y comprend rien, on a décidé d’ajouter le pragmatisme au pragmatisme, en indiquant qu’afin d’assurer la bonne mise en œuvre de la réforme, ces dispositions feront l’objet à l’issue d’une période de deux ans, d’une évaluation par un comité composé de représentants du Parlement, des collectivités territoriales et des administrations compétentes de l’Etat. Une loi précisera et adaptera alors le dispositif.
Le législateur, comme l’exécutif, reconnaît donc que la soupe n’est pas bonne, le texte indigeste, la loi inapplicable, la complexité extrême puisqu’on limite à deux ans les effets de la motion.
Mais pendant ces deux ans, la loi va être exécutée ; le législateur pense même qu’elle le sera stupidement parce qu’elle est si confuse qu’on ne peut guère faire autrement. On peut même parier que le ministère de l’Intérieur va prendre des décrets d’application qui vont rajouter, avec élégance, du brouillard au brouillard et de l’obscurité à l’obscurité. Cet ensemble législatif va produire des effets qu’un comité, dans deux ans, se réserve de juger stupides.
Il y a longtemps que dans un état démocratique, on n’avait pas fait du droit à cette sauce, du droit provisoire aux effets incertains, simplement parce que deux chambres n’ont pu se mettre d’accord entre elles et avec l’exécutif qui avait la tête ailleurs puisqu’il était sur le front des retraites.
Montesquieu et l’Esprit des lois doit se retourner dans sa tombe et les auteurs du Code civil, qui a tenu deux siècles, doivent encore en frémir ! Va-t-on enseigner dans les facultés une science nouvelle, le droit provisoire, le droit passager, le droit soluble dans l’air du temps ? Messieurs les législateurs, chapeau !
Xavier de Roux






















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