L’impossible réforme

Lundi, octobre 6, 2008

Nicolas Sarkozy, une fois de plus, dans son discours de Toulon, a fait une assez bonne analyse de la situation économique. Le monde traverse la crise financière de l’avarice, de l’imprévoyance et du vol à la tire. Cette crise a été créée par le système financier américain qui s’est propagé au reste du monde. Il y a quelques années on applaudissait Wall Street et la City. Aujourd’hui on leur jette des pierres et le FBI enquête tandis que les Etats libéraux nationalisent leurs banques, car on a décidé de nationaliser les pertes. C’est une constante de l’économie libérale. Ceci étant dit, quelles sont les marges du gouvernement français… A vrai dire on a le sentiment d’une farouche impuissance. La crise tombe sur la tête de François Fillon, comme la vérole sur le bas clergé, en des temps plus anciens ! François Fillon refait sa superbe coiffure et prononce un discours. Il a choisi Enghien-les-Bains ; c’est déjà un programme, et d’ailleurs le programme s’arrête là. La tâche est immense, car c’est bien avant la crise mondiale que la situation française existe.

Et la situation française, c’est depuis longtemps l’impossibilité historique de l’Etat de fonctionner sans accumuler de nouvelles dettes, qu’il sera bientôt impossible de rembourser sans un prélèvement fiscal considérable, et pour cela considérablement impopulaire.

Ne refaisons pas l’histoire de ces 25 dernières années où la France est devenue folle ! L’Etat providence allait s’occuper de tout. Pour s’occuper de tout il l’a fait, mais n’importe comment, et les méchantes langues disent qu’il continue, et si on écoute les promesses de Ségolène Royal, le pire n’est pas encore arrivé et risque d’être pour demain.

Avec mille milliards et demi d’euros de dette, il faut rembourser près de 500 milliards d’intérêts chaque année, après avoir payé le personnel de l’Etat et des collectivités. Personne ne sait faire dans la situation actuelle des recettes, et le prélèvement nécessaire risque de tuer le malade, ou a tout le moins de le faire descendre dans la rue. M. Thibault le fait pour moins que ça.

Alors on tergiverse, on tourne en rond, on attend la pluie, ou le soleil ; c’est selon le temps qu’il fait. Madame Lagarde consulte les astrologues tandis qu’Eric Woerth, un des seuls à peu près sérieux, n’a plus un cheveu sur le crâne. Mais l’Etat continue de s’occuper de tout et de créer de la complexité, pour jouer au chien savant et pour occuper la matière grise qu’il fait vivre. Si l’on décidait – comme disait Pompidou – de ne plus emmerder les Français avec des règlements tatillons, des normes invraisemblables, des obligations de détail jamais atteintes, des contrôles à contretemps, ça ferait une première économie qui ne coûterait rien ; si on revenait sur les stupides lois de décentralisation de Raffarin qui a réussi en un tour de main à doubler les départements par les régions, puis les régions par les départements, en compliquant l’œuvre grandissime des Deferre et Marchand, on aurait peut-être un territoire lisible et facile à administrer. Si on arrêtait de clamer à tous vents, service public service public, pour se demander à quoi ça sert, et comment ça marche, l’existence plutôt que l’être, on toucherait sans doute à des intérêts puissants ; mais chacun dans notre pays a des intérêts puissants. Il n’y a que l’intérêt général qui est en panne. Peut-être simplement parce qu’il n’est pas suffisamment pris en compte, dessiné, montré du doigt, parce que tout apparaît à la fois complexe et dérisoire, et que dans la cacophonie générale, les citoyens français pensent qu’il est urgent de tirer ses propres marrons du feu, avant de se faire griller les doigts.

Heureusement pour le gouvernement, si l’on peut dire, la crise du capitalisme mondial, la remise en cause d’un modèle économique, les craintes des épargnants pour leurs dépôts bancaires, détournent l’opinion du problème central, pour la France, que constitue son Etat et sa finalité.

Mais s’il faut attendre la fin du monde pour bouger, ce doit être que la maladie est sévère.

 

Xavier de Roux


Ils ont fait sauter la banque !

Mardi, septembre 23, 2008

Au grand casino mondial du libéralisme triomphant, ça n’a pas traîné : quelques années de “globalisation”, de “mondialisation” et de tartarinades financières ont suffi pour faire sauter la banque que l’on disait la mieux gardée du monde… C’est toujours très prétentieux de se citer, mais lorsque le simple bon sens a annoncé la catastrophe, il ne faut pas gâcher son plaisir qui l’est suffisamment par l’air du temps. Je vais donc rappeler ce que j’écrivais en 1999, dans un petit livre qui s’appelle “Une fin de siècle”*:
“L’économie d’état, sous les décombres faisait brusquement figure de repoussoir. On rangeait Marx au grenier des illusions perdues et l’on passait en même temps les goulags et leurs victimes par pertes et profits. Cela permettait au libéralisme triomphant de souffler par toutes les trompettes la gloire de ses doctrines, et surtout de s’y adonner sans réserve. Le monde devenait enfin un vaste marché sur lequel devait régner la fameuse concurrence, seule capable d’engrosser l’innovation, la création, la croissance et la richesse ! ça n’a pas traîné longtemps ! Les jeunes en bretelles de Wall Street et de la City ont relevé leurs bras de chemise. Que l’on produise des marchandises leur semblait un peu ringard ; on s’est mis à fabriquer des produits financiers, de plus en plus sophistiqués, de plus en plus virtuels, permettant des prises de bénéfice de plus en plus pharamineuses, des plus-values merveilleuses, des swaps éclatant au pays des logiciels ! On exige des Etats qu’ils suppriment les règles. La grande découverte libérale, la grande revendication libérale, c’est la dérégulation, c’est la suppression du rôle des Etats, et surtout la suppression du rôle des Etats-nations.”
Et ce qui devait arriver arriva ; on fabrique des produits financiers avec les dettes des pauvres aux banques qui finançaient leurs crédits immobiliers, et comme ces dettes étaient douteuses, on pouvait les charger d’intérêts importants, et si les pauvres ne pouvaient pas payer, il suffisait de refinancer leurs dettes en crédit usuraire, et d’exiger des malheureux producteurs de biens des rentabilités permettant de payer les pensions et les retraites “capitalisées”… Les banques, les fonds de pension et les assurances-vie à la manœuvre conduisirent toute l’industrie, en commençant par l’industrie américaine, à s’installer dans les pays à bas coût. La Chine, l’Inde et quelques autres se transformèrent en usine du monde, devenant à leur tour créanciers des pays industrialisés qui leur achètent beaucoup plus qu’ils ne vendent. Le commerce extérieur de la France à ce petit jeu est devenu terriblement déficitaire, puisque nos supermarchés ont été transformés en marché chinois ; et les Américains ont nourri leurs dettes de dollars tout neufs, imprimés la veille, comme le ferait n’importe quel faux monnayeur.
Et puis les pauvres n’ont plus pu rembourser, on a saisi leurs maisons aux USA par millions ; les prix se sont effondrés, les papiers “titrisés” répandus de par le monde, se sont mis à ressembler aux emprunts russes d’antan ; et les banques se sont trouvées en risque de faillite, et les marchés financiers en grands risques.
Même Besancenot n’aurait pu rêver d’un meilleur résultat ! Le libéralisme est cul par-dessus tête ; l’Etat américain nationalise les deux plus grandes institutions de prêt hypothécaire et le numéro 1 mondial de l’assurance-vie !
L’Etat que l’on voulait voir disparaître est appelé au secours, toutes affaires cessantes ; Wall Street et la City liquident leurs cols blancs ; les milliardaires se font la malle en catimini, tandis que la bourse de Moscou suspend ses cotations !
Les fonds souverains, c’est-à-dire les fonds appartenant à des Etats, notamment pétroliers, rachètent à la casse, les banques et les entreprises occidentales.
Arrangement d’ambitieux et parfois de voleurs, le libéralisme finit toujours dans nos vieilles sociétés occidentales à éveiller le courroux du peuple. Théorie engendrée par l’aristocratie anglaise lorsqu’elle entra en conflit avec la monarchie, elle est tombée dans les mains des économistes américains qui comme Milton Friedmann, ont présenté cette doctrine comme miraculeuse et l’ont instillée en permanence dans la vie politique du monde entier.
Et bien le miracle est accompli ; le capitalisme dont la propagation mondiale apparaissait irrésistible est en train de détruire les bases mêmes de la paisible existence des Etats démocratiques stables.
Il était vraiment temps que la marmite saute. C’est fait.

Xavier de Roux

* “Une fin de siècle” de Xavier de Roux - éditions Bordessoules - disponible à L’Echo des Arènes - tél. 05 46 92 84 53
Paru dans L’Echo des Arènes n°132 - Octobre 2008

Le grand délire législatif

Mercredi, août 27, 2008

«Les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires»
On se souvient qu’en 1966 Georges Pompidou avait répondu à son directeur de cabinet d’alors, Jacques Chirac qui lui présentait une pile de décrets à signer : «Il y a trop de lois, trop de textes, trop de règlements dans ce pays… Arrêtez d’emmerder les Français.»
Mais rien n’a vraiment changé. Pierre Mazeaud, président de la Commission des Lois à l’Assemblée nationale, avant d’être président du Conseil Constitutionnel, tempêtait contre les lois redondantes et bavardes que le gouvernement déposait sur son bureau. Thierry Desjardins en 2000 publia sur ce thème un essai retentissant. Jean-Pierre Raffarin, sur ce même thème, créa un comité de simplification administrative qui se mit au travail, obtint même des moyens ; il fut mis au placard par Dominique de Villepin, après avoir inspiré quelques ordonnances censées être simplificatrices. Mais la poussée bruxelloise avec ses milliers de directives et de règlements, le règne des normes et des standards, cette manie de s’occuper de tout et de rien est évidemment un accélérateur considérable de la dérive textuelle où se noie l’Etat de droit.
Mais le phénomène français le plus remarquable c’est l’impossibilité pour les hommes politiques de contrôler leur administration. Entre la loi, le décret, l’arrêté et la circulaire d’application, l’élu perd pied et dans ce bizarre état de droit, c’est finalement le juge de plus en plus saisi qui tente de retrouver ce qu’a voulu le législateur. En 20 ans, le Code du travail a pris 40 pages supplémentaires par an et les fameuses lois Aubry y tiennent une place aussi éminente qu’incompréhensible.
Nul n’est censé ignorer la loi, mais même avec l’aide d’internet, nul ne peut se targuer de la connaître, ou même d’en connaître le sens, l’interprétation, ce que dira la jurisprudence si bien que vu de l’étranger, l’insécurité juridique française fait peur, comme elle fait peur à nos concitoyens.
On doit dire une fois de plus à nos législateurs ce que disait Portalis lorsqu’il écrivait le Code civil : “La loi permet ou elle défend, elle ordonne, elle établit, elle punit ou elle récompense”. En d’autres termes elle ne décrit pas les états d’âmes de l’opinion, elle n’est pas une affiche électorale. Elle n’est pas une déclaration de principe. Mais combien de ministres ou de parlementaires veulent laisser leur nom à une loi en croyant laisser leur nom à l’Histoire. Combien de lois tombées dans l’oubli, aussitôt complétées, détournées encombrent les codes et les journaux officiels, sans apporter à leur auteur la notoriété.
Mais il serait injuste d’accuser le seul Parlement de cette inflation, pour la bonne raison que jusqu’à la récente réforme constitutionnelle, le Parlement, pour l’essentiel, vote les lois présentées par le gouvernement, écrites par l’administration dans un remarquable sabir technocratique, puisque le Parlement ne maîtrisait pas son ordre du jour. Il y a beaucoup à dire sur l’amendement des textes par le Parlement qui tente rarement – mais parfois – une réécriture. Il y a des amendements obtenus à la sauvette, des amendements nocturnes répondant à une situation ou à un lobby de passage, il y a des amendements de transaction entre le gouvernement et l’Assemblée, et tout cela n’est pas forcément de la meilleure encre.
Mais le cataclysme suprême, c’est l’obligation de faire entrer dans le droit positif français les règles européennes dérivées des traités. Toutes les embuscades sont permises et des “transpositions” comme on dit, servent très souvent de véhicules discrets à des règles que notre administration souhaite imposer et qui ne le sont nullement par le texte européen. C’est un maquis où tout le monde avance masqué, malin, rusé. Et puis il y a aussi les directives transposées mot à mot, faute de temps, et qui sont en contradiction avec une loi existante !
Alors quel remède ? Le remède c’est l’écriture et le recul et la fin de la “codification à droit constant”. On introduit dans nos codes les textes, tels quels. Il faudrait en réalité un vrai travail de scribes pour clarifier les textes, éviter les redites, supprimer les déclarations d’intention, voire les simples opinions contenues dans les textes. Il faudrait un travail de juristes et de normaliens, mobiliser les bonnes plumes et les bons esprits, tailler dans le vif, et présenter le tout au Parlement pour qu’il vérifie que l’esprit des lois n’a pas été trahi. Ensuite il faudrait enseigner dans les ministères l’usage du français, et réserver la rédaction des textes à ceux qui dominent la langue. On pourrait ainsi vider les tiroirs et donner de l’air aux citoyens.

Xavier de Roux

Paru dans L’Echo des Arènes n°131 - Septembre 2008


L’union pour la Méditerranée

Mardi, juillet 22, 2008

Quarante chefs d’Etat, un 14 juillet à Paris, il y a quelque temps que l’on n’avait pas vu ça. Et pourtant les commentaires les plus sonores concernèrent la présence aux Champs Elysées du président syrien Bechar El Assad. Quel bruit ! Quelle fureur ! Un forcené syrien aux banquets de la République ; beaucoup de belles consciences et de belles âmes s’étranglèrent de rage, rappelant les épisodes d’une longue lutte acharnée durant laquelle la France sauvegarda le Liban – et elle avait raison – même si cela devait nous coûter la vie d’un ambassadeur et de 57 soldats, morts pour la France, dont l’un d’ailleurs repose au cimetière de Chaniers. Emotion.
Emotion parce que la guerre qui gangrène non seulement la Méditerranée mais l’Orient proche et lointain a justement ses propres racines dans ces terres bibliques que se disputent depuis toujours les descendants des héritiers du livre de Moïse, la Bible.
Il n’est pas nécessaire de remonter aux croisades – mais rien n’interdit de le faire – pour mesurer combien la dernière tentative de colonisation européenne faite en terre sainte au XIXème et au XXème siècles, à l’abri des théories de Théodore Herzl (“L’Etat des Juifs”), ont été un traumatisme considérable pour les paisibles populations palestiniennes, mi-chrétiennes, mi musulmanes, qui faisaient paître leurs troupeaux du côté du Jourdain.
L’Occident, honteux de l’épouvantable massacre concocté par ses intelligentsias dans le pays de Goethe, de Schiller, de Hegel ou de Kant, trouva normal d’installer les rescapés de la Shoah dans ces terres bibliques. Il fut surpris de la réaction des peuples auxquels on imposait ce peuplement, et dès lors l’instabilité s’installa. Aux régimes socialistes et laïcs prévalant en Syrie, en Irak, ou dans l’Egypte de Nasser, bientôt s’imposa le retour à l’Islam pour répondre à l’Etat religieux qui réclamait Jérusalem au nom des messies. A la foi s’opposait la foi ; aux fondamentalistes d’un camp s’imposaient les fondamentalistes de l’autre ; mais à ce jeu sans frontière l’Islam dispose évidemment de beaucoup plus de réserve, et c’est à ce seul titre qu’on en vint à mobiliser l’Iran, qui non seulement n’est pas un Etat arabe, mais un Etat aryen, mais qui encore incarnait il y a peu le chiisme, le parti des descendants d’Ali, le gendre assassiné de Mahomet, les minoritaires de l’Islam portant sur leurs épaules les stigmates des vaincus.
L’Occident, Amérique en tête, les yeux rivés sur l’or noir et les réserves pétrolières, jetait dans la balance tout son poids pour Israël, tandis que l’Islam dans sa totalité, sans races ni frontières, prenait parti pour la Palestine ! Cette situation est devenue explosive. L’Iran cherche l’arme atomique pour contrer celle que possède déjà l’Etat hébreu ; un terrorisme primitif – l’arme atomique du pauvre – combat en Irak, en Afghanistan, et partout dans le monde, avec aveuglement, ce qu’il considère être les forces du mal. Et le mal, sans doute, est partout.
Nicolas Sarkozy, en prenant l’initiative de mettre autour d’une table tous les belligérants et quelques autres, a eu une intuition considérable. Il a su avec ténacité et courage remettre la diplomatie française au cœur de cette chaudière d’où peut sortir à chaque instant on ne sait quelle guerre mondiale.
On lui reproche de parler aux Syriens, mais quand on veut faire la paix, faut-il négocier seulement avec ses amis ? Et les Israéliens sont d’ailleurs fortement demandeurs de ce dialogue. Aujourd’hui ce sont les Etats-Unis qui s’assoient à la même table que l’Iran. La France y est peut-être un peu pour quelque chose ! Et dans sa vision méditerranéenne, Nicolas Sarkozy a dû inclure la paix romaine qui amenait la prospérité aux deux rives ; il a dû penser aux Balkans, au Kosovo et à la Bosnie musulmane, à la chance d’avoir à nos portes des peuples qui ont partagé longtemps notre destin. Nicolas Sarkozy pense peut-être que la civilisation ce ne sont pas seulement les marchés financiers, ou le marché tout court, mais l’histoire des peuples divers, habités par des traditions communes, et que du fond de la culture naîtra l’échange et la paix. Encore une fois, bravo l’artiste.

Xavier de Roux

L’Echo des Arènes n°130 - Août 2008


L’Irlande a dit non !

Mercredi, juin 25, 2008

L’Irlande, le chouchou de l’Europe qui est passé sans transition des choux et des patates à la finance et aux technologies avancées, vient de dire non au traité de Lisbonne, c’est-à-dire à l’organisation institutionnelle de l’Europe qui fut mise sur le chantier par Valery Giscard d’Estaing, avec le succès que l’on sait.

L’enjeu consiste à faire fonctionner démocratiquement un espace économique partagé par 27 pays !

On cherche un président de l’Europe élu pour deux ans, un parlement européen avec de nouvelles compétences, un ministre des affaires étrangères commun, une défense commune et surtout des règles de majorité permettant de faire fonctionner l’ensemble. L’unanimité requise aujourd’hui signifie le blocage quotidien.

Les Irlandais ont dit non à ces nouvelles institutions, non au président de l’Europe, non à la règle de la majorité, non à une commission où certains pays ne seraient pas représentés par un commissaire, non à une Europe où les petits pays ne pèseraient guère. Et la France n’a pas grand-chose à dire puisque c’est le vote français, le non français qui a conduit à cette renégociation et au non irlandais.

Décidemment Nicolas Sarkozy, qui avait mouillé sa chemise pour arriver à cette transaction, n’a pas de chance. Il va devoir passer six mois à tenter de rapetasser une fois de plus le rêve européen, ou plutôt de réconcilier le rêve avec la réalité.

C’est le paradoxe de cette construction qui ennuie l’opinion, écarte les électeurs, rameute les spécialistes et s’achève dans la querelle du plan rouge en Méditerranée, ou celle de la TVA pour les restaurateurs et demain pour les camionneurs !

L’Europe ne se remet pas de son péché originel. Ses pères fondateurs ont cru qu’il serait possible de passer d’institutions destinées à réguler un marché commun à des institutions démocratiques. Or on ne régule pas un marché comme on conduit une démocratie, et la loi du marché en Europe, les libertés économiques fondamentales, l’ont toujours emporté sur les lois des pays membres. La primauté du droit communautaire est devenue la primauté d’une économie libérale souvent mal comprise par les peuples européens habitués à une certaine solidarité sociale. Le paradoxe de la sociale démocratie européenne c’est justement d’avoir été à ce point européenne qu’elle y a largement laissé ses principes. Les Hollandais, les Français, les Irlandais aujourd’hui, sont devenus craintifs, échaudés et pensent que les peuples ont leur mot à dire sur l’élaboration des politiques qui les concernent.

Certes justement les institutions ont pour objet de faire fonctionner ce que l’on pense être une démocratie, mais l’on s’attache plus au fonctionnement qu’à la démocratie et les docteurs en droit constitutionnel sont encore assez minoritaires dans nos sociétés.

Comment dans ces conditions faire adhérer les peuples au processus européen ?

On peut évidemment leur raconter l’histoire de l’Europe depuis la chute de l’Empire Romain, et toutes les tentatives avortées, de Charlemagne au rêve d’un empire romain-germanique, en passant par notre ami Napoléon, et quelques guerres plus tard, toutes les ambitions brisées sous le joug des nationalismes et des innombrables victimes qui ont fini par réveiller les consciences et relancer le processus. Mais plus d’un demi siècle s’est écoulé ; les pays européens ont retrouvé une certaine prospérité, la paix et leurs égoïsmes. Ils ont conservé leur culture et leurs intérêts ; ils ne savent pas très bien quel est ce lien qui les attache ensemble ; ils partagent la même monnaie, et se plaignent donc ensemble de la hausse des prix. Il n’y a même plus, aux frontières, de menace identifiée, alors chacun a envie de suivre son chemin comme bon lui semble sans se soucier de ces pans de souveraineté transférés à ces communes institutions qu’on regarde de loin et qui concernent peu.

Nicolas Sarkozy va devoir, non pas jouer au mécanicien rafistoleur, il y perdrait son temps, mais montrer un chemin neuf et un chemin commun, une ambition et un rêve, expliquer pourquoi il faut être uni au moment même où la civilisation occidentale, la nôtre, après des siècles de règne absolu sur notre planète, cède le pas à d’autres cultures millénaires qui s’étaient peu exprimées au cours des derniers siècles, et qui deviennent triomphantes aujourd’hui, portant des valeurs qui ne sont pas les nôtres, des droits de l’homme que nous n’avons pas fabriqués, des philosophies qui nous sont étrangères encore et qui pourtant sculptent la vie quotidienne, la façon de vivre, d’aimer, de travailler, de créer ; ce dialogue des civilisations nous ne le mèneront que si nous savons encore être créatifs pour la nôtre.

Les querelles avec la Chine au sujet du Tibet, du bouddhisme ou du Dalaï-lama, ou encore notre relation avec l’Islam, montrent bien que le socle des valeurs n’est plus forcément le nôtre à l’échelle de l’humanité, et par voie de conséquence dans chaque vie quotidienne. L’Europe a donc besoin d’un chef d’orchestre inspiré et volontaire ; Nicolas Sarkozy va tenter d’être celui-là.

Xavier de Roux

L’Echo des Arènes n°129 - Juillet 2008


La virginité dans tous ses états

Jeudi, juin 5, 2008

L’extraordinaire boucan faut autour du jugement du tribunal de grande instance de Lille, ordonnant l’annulation d’un mariage aux motifs que l’un des époux n’avait pas trouvé chez l’autre une qualité qui lui avait été promise, la virginité, fait perdre de vue les règles les plus élémentaires de notre droit civil.

Tout d’abord dans un procès civil, le juge écoute les arguments des parties, leurs demandes, et leur applique le mieux qu’il peut la loi telle qu’elle existe.

Il ne peut pas juger «ultra petita», comme on disait en latin, c’est-à-dire au-delà des demandes dont il est saisi.

Or dans la requête dont le tribunal était saisi et qui avait semble-t-il l’accord des deux parties, il s’agissait d’appliquer une des causes de nullité du mariage, «l’erreur sur les qualités essentielles de la personne» prévue par l’article 180 du Code civil. La virginité peut faire partie de ces qualités essentielles et l’on a vu une épouse obtenir la nullité de son mariage parce qu’elle avait découvert que son mari avait été, sans qu’il l’avoue, précédemment marié et divorcé.

Certes à Lille, l’épouse aurait pu contester la demande de son mari en invoquant le sage adage de l’ancien droit, «en mariage trompe qui peut», mais elle ne l’a pas fait pour une excellente raison : elle avait envie de cette nullité pour retrouver justement sa liberté. Le Garde des Sceaux n’a donc pas tort de dire que ce jugement est protecteur de la liberté de l’épouse et comprend mal que le procureur dans un procès civil où il n’est pas partie, ait fait solennellement appel dans l’intérêt de la loi !

On comprend beaucoup plus mal encore que des législateurs déchaînés, entonnant le chœur des journalistes, demandent que l’on modifie l’article 180 du Code civil. Le cher Portalis, auteur précis de cet ouvrage, doit se retourner dans sa tombe. Le Code civil n’a en effet jamais énuméré ce qui pouvait constituer l’erreur.

Heureusement, car l’erreur étant humaine comme chacun sait, peut prendre une infinité de formes. Le prudent Code civil renvoie donc au sens qu’ont les mots en français ; consultez le Littré ! A charge pour le juge d’apprécier ce qu’on lui demande, ce qu’il a toujours fait dans une matière riche en décisions.

Vouloir faire une loi dès que l’on monte quelque part la mayonnaise de l’émotion publique a pour conséquence de rendre le droit illisible dans un Etat qui se veut pourtant un Etat de droit.

Alors mesdames et messieurs les députés, arrêtez de vous chamailler, cessez de vous agiter, Rachida Dati, la Garde des Sceaux, a tout à fait raison et elle s’est clairement exprimée.

Xavier de Roux


Donner un sens aux réformes

Mercredi, mai 28, 2008

Les cortèges battent le pavé des villes. On dit les Français brouillés avec l’économie, hostiles aux réformes, conservateurs et passéistes. C’est probablement vrai. Le passé vaut toujours mieux que le futur. Mais au fait, qui parle du futur ? Qui indique comment les réformes entreprises conduiront à un mieux vivre ensemble, à une société plus équilibrée et plus fraternelle, à une nation ayant une place dans le monde portant le destin commun d’un grand peuple, le peuple français ? Qui incarne cette volonté ? Le discours est brouillé : on a souvent l’impression en écoutant les propos économastres de quelques ânes savants de la banque ou de la finance que le destin de l’homme c’est de faire fortune ou de faire faillite. D’ailleurs en matière de faillite, les donneurs de leçons s’y connaissent. La pénultième crise financière que nous traversons montre bien que leur credo sent l’arnaque. A lire Baverez ou à écouter Attali on a le sentiment que le but ultime de la réforme est d’ouvrir au renard le poulailler, et il a fallu que les ministres des finances du G8 fassent enfin une déclaration commune pour se scandaliser des rémunérations faramineuses que certains patrons de grandes entreprises s’attribuent, tout en refusant à leurs salariés la moindre augmentation ! A quelle aune faut-il mesurer les réformes ? Quel monde dessinent-elles ? Y a-t-il une fatalité à suivre le libéralisme anglo-saxon qui pourfend au nom du profit individuel la protection sociale et le rôle des Etats ? Sommes-nous à ce point en panne de projets que nous serions revenus à l’époque de Louis Philippe qui donnait le spleen à Lamartine et à Baudelaire, tandis que son ministre Guizot proclamait dans un discours célèbre, à l’Assemblée Nationale ébahie, «Enrichissez-vous» ! Trois ans plus tard, c’était la révolution de 1848 ! Certes, la liberté s’est toujours chamaillée avec l’égalité et la société des égaux a conduit ceux qui ont tenté de la mettre en place vers des utopies sanglantes qui n’ont pas bonne réputation. L’égalité ne doit pas être dans la nature de l’homme, puisque c’est toujours la liberté qui gagne, mais «la liberté pour quoi faire ?», comme demandait déjà Bernanos, et c’est au pouvoir politique, aux élus, d’apporter la réponse, et une réponse claire. Donner un sens à l’action, donner un sens aux réformes, est l’essence même de la réflexion politique. Or on confond, semble-t-il, les moyens et le but, les moyens et la fin. Lorsque Nicolas Sarkozy affirme que pour gagner plus il faut travailler plus, c’est une simple évidence quantitative ; ce n’est pas un fin en soi ; lorsque son ministre des finances, Madame Lagarde, essaye de décliner la proposition, en faisant du travail le seul lien social et l’avenir de la Nation, elle avance une proposition politique contestable. Elle rejoint là quelques écrivassiers de petit acabit tout droit sortis de l’école de Chicago, comme ce nain au pays des avocats qui s’escrime dans les colonnes du Figaro contre le lundi de Pentecôte et plaide pour la suppression des anniversaires historiques du 11 novembre et du 8 mai pour «rassurer nos amis étrangers et faire gagner à la France un ou plusieurs jours d’activité économique». Il ne s’agit pas ici de faire l’éloge de la paresse, mais de réagir au fameux “marché global” qui imposerait partout et en même temps sa loi. Quelle est cette loi ? Qui la fabrique, qui peut la modifier ? On connaît trop la réponse de la fameuse main invisible qui remettrait sans cesse les choses en équilibre de par la seule loi magique de l’offre et de la demande. Mais pour que la main invisible fasse plus ou moins bien son boulot, il a fallu aussi inventer des lois contre les accapareurs, les filous et les flibustiers. Et ces lois sont appliquées, y compris aux Etats-Unis. La globalisation, la mondialisation, n’ont jamais interdit la civilisation et la civilisation, pour nous occidentaux, c’est l’existence d’un Etat de droit qui fonctionne, qui est un Etat protecteur ; et nous touchons le cœur des réformes entreprises et leur mise en perspective. Le gouvernement doit lever toute ambiguïté et être très clair sur ce point. Il ne s’agit pas d’affaiblir l’Etat pour redonner au marché une domination marchande sur les valeurs de notre société. Il s’agit de soigner un Etat obèse devenu impotent, où service public signifie monopole d’Etat. Il s’agit de redonner à l’Etat un rôle d’arbitre et de chef d’orchestre. Déjà Poincaré disait «Vous plantez des fonctionnaires et vous récolterez des impôts». Aujourd’hui la récolte est abondante, et le Président de la République a raison de soumettre l’Etat à la diète, tant sont calamiteux les déficits et l’endettement mais il a tort de ne pas mettre en perspective ce qu’il attend de l’architecture modifiée de nos institutions et il a cent fois tort de confier à Attali, le vieux porteur d’eau de Mitterrand, le soin d’enfermer tout cela dans une vision matérialiste et simpliste qui n’est certainement pas capable de mobiliser nos concitoyens. Pour réformer il faut savoir décrire l’avenir et l’œuvre que l’on entend accomplir. Pendant la campagne électorale présidentielle, quelques accents lyriques ont pu laisser croire au début d’une grande œuvre. Nicolas Sarkozy saura-t-il avoir ce souffle ? C’est toujours au pied du mur qu’on voit le maçon.

Xavier de Roux

Paru dans L’Echo des Arènes n°128 - Juin 2008


Et si le gouvernement avait raison ?

Mercredi, avril 23, 2008

Il est à la mode depuis quelques mois d’affirmer que le gouvernement se fourvoie et qu’en conséquence tout va de mal en pis. Que tout aille en France de mal en pis, n’est pas très grave ; ce sentiment remonte au commencement des temps et il n’y a pas de raison qu’il change. En tous les cas c’est le refrain que j’ai toujours entendu chanter !
La monarchie nous a mené à la Révolution, et ça s’est terminé par l’Empire, l’Empire s’est écroulé pour nous jeter dans les bras des Bourbons ; nous avons eu encore deux petites révolutions puis un Empire numéro II ; relisez les “Châtiments”, ça s’achève par une nouvelle révolution, la Commune excusez-moi du peu, puis la troisième République qui nous donne deux guerres mondiales ; la dernière n’en parlons pas ! La catastrophe accouche du général de Gaulle ; que n’a-t-on pas entendu ! C’était la dictature ; on lui a même tiré dessus et comme le temps s’accélère, on a eu Pompidou et son Mai 68 ; Giscard d’Estaing qui n’aimait pas le peuple ; François Mitterrand qui aimait trop l’argent, et Jacques Chirac pour lequel il était d’abord urgent d’attendre. On a maintenant Sarkozy et ses dames ; ça n’a jamais été bien en France et il n’y a donc aucune raison pour que ça s’arrange. Dans ces conditions comment voulez-vous que le gouvernement ait raison ?
D’abord aucun gouvernement n’a jamais eu raison, ou par hasard, comme Pinay et la fameuse “baisse Pinay” ; comme Poincaré et son franc stable. Mais qui s’en souvient ? Personne, ou peut-être un historien déjanté qui se penche sur l’histoire de ce peuple malheureux, qui cherche depuis toujours le bonheur collectif et qui ne trouve que des bonheurs individuels !
Pourtant il y a toujours des volontaires pour tenter de piloter la machine ; ce doit être la ressource de la démocratie, car si rien ne va jamais comme il faut, la France n’a jamais manqué d’idées et regorge d’inventeurs d’idées politiques. C’est un vrai concours Lépine à chaque élection ! Et comme l’homme ou la femme politique français a en matière économique une culture souvent sommaire, les inventions politiques ne s’encombrent jamais des lois de l’économie, puisque après tout ce n’est qu’une science humaine, aussi inexacte que l’homme lui-même !
Ce principe a été illustré lorsque Monsieur Jospin était Premier ministre et que madame Aubry s’entichait d’un Monsieur Lorotourou qui démontrait que pour lutter contre le chômage, il fallait travailler moins. Comme si diminuer l’activité économique était de nature à augmenter la production… Mais l’on continue de discuter très sérieusement de cette fantaisie. Depuis on a frôlé la TVA sociale, lancée par Jean-Louis Borloo un matin de petit déjeuner, et l’on aura encore certainement quelques éclairs de génie pour illuminer le monde.
Mais tout ça m’éloigne de mon sujet. Si ce gouvernement avait raison de faire les réformes qu’il fait ? Si le bon sens enfin l’emportait ? Le problème est très simple à poser ; l’Etat français s’est terriblement endetté depuis 25 ans parce qu’il a plus de charges que de revenus malgré un accroissement considérable des prélèvements obligatoires pendant la même période. La première des charges du budget de l’Etat c’est évidemment les salaires et les charges des fonctionnaires. La seconde charge, c’est… le remboursement de la dette ! Tous les rapports, toutes les analyses publiées depuis 20 ans disent la même chose ; il faut redéfinir les tâches de l’Etat et adapter à ces tâches le nombre de personnes capables de les remplir. C’est simple comme deux et deux font quatre. Et ça devient impossible dans le détail ; l’Education nationale résiste de tout son poids de mammouth ; l’administration des finances vitupère. On exige le maintien dans les villages de services publics dont on ne se sert pas, un peu comme on exige des épiceries de proximité où on ne met jamais les pieds… Or le gouvernement Fillon, le ministre du Budget Eric Woerth, celui de la Santé, Xavier Bertrand, ont l’air de tenir bon. Ils savent bien que – crise ou pas – le chômage c’est fini pour un bout de temps ; les générations nombreuses d’après guerre partent à la retraite et la difficulté sera de les remplacer ; cette tension sur l’emploi va entraîner une hausse des salaires, elle-même rendue nécessaire par la hausse des matières premières et des denrées agricoles. Ça va devenir beaucoup plus difficile de faire trimer les prolétaires étrangers pour une bouchée de pain. Renault l’apprend à ses dépens en Roumanie, mais les travailleurs du Vietnam sont en grève, et les ouvriers croates sont dans la rue ; le cycle récessif où nous a entraîné un système financier international irresponsable va s’achever, et les limites écologiques encadreront nécessairement une consommation différente des biens. Les mesures prises en France pour augmenter le pouvoir d’achat, freiner les prélèvements obligatoires, redéfinir les tâches de l’Etat, retrouver de l’investissement auront un effet dans un cycle mondial plus propice. La solidarité, alors, pourra mieux s’exercer. En attendant on va continuer d’entendre l’opposition s’opposer, les faiseurs d’opinion en rajouter sur le catastrophisme et malheureusement aussi, le vaste monde des hommes s’agiter au vacarme des guerres.

Xavier de Roux

L’Echo des Arènes n°127 - mai 2008


Pour sauver le Tibet

Jeudi, avril 3, 2008

Le débat, en France, sur l’affaire du Tibet devient surréaliste. Il n’est pas un colloque, une émission télévisée, un éditorial, où vient à la rescousse des Droits de l’Homme bafoués en Chine, un ancien maoïste des belles années, du temps où le Nouvel Observateur chantait les louanges de Pol Pot et des génocidaires cambodgiens. Que n’avons-nous entendu sur le grand bond en avant du Grand Timonier, qui on le sait veilla avec une très grande délicatesse sur les Droits de l’Homme en Chine, et lorsque Simon Leys eut le culot de publier «Les habits neufs du président Mao», quelle volée de bois vert reçut-il de nos intellectuels qui protégeaient d’ailleurs avec la même intrépidité Fidel Castro à Cuba, et affichaient jusque dans leurs chambres la belle gueule du Che Guevara, très amateurs pourtant de fusillades à la Havane ! Mais décidemment, il n’est jamais trop tard pour ne rien faire. Libération vient donc au secours du Dalaï Lama ; un peu plus, il deviendra papiste et Laurent Joffrin ira réfléchir à la trappe sur les beautés de l’éternité.

Mais ce qui est encore plus cocasse c’est que nos amis socialistes découvrent peu à peu que la Chine est toujours gouvernée par un parti communiste, et non pas par le capitalisme apatride. Karl Marx est toujours chez lui à Pékin, et le parti unique – la démocratie populaire – se porte très bien, merci pour lui. Comment justifier l’accord historique passé entre François Mitterrand et Georges Marchais, entre le PCF et le PS, et l’observation des Droits de l’Homme dès qu’un parti communiste prend le pouvoir quelque part ? Ce n’est pas faire de l’anticommunisme primaire, ce n’est pas dire des méchancetés à Madame Buffet, c’est la simple observation de faits historiques. De Moscou à Berlin, de Berlin à Prague, de Prague à Varsovie, de Varsovie à Budapest et de Budapest à Cuba… on pourrait égrener longtemps l’incompatibilité des Droits de l’Homme et de la démocratie populaire. Dès lors que cette incompatibilité est avérée, il faut en tirer les conséquences dans l’ordre international. Or les Nations Unies n’ont pas mis hors la loi les démocraties populaires ; elles sont traitées comme n’importe quel autre régime, ce qui signifie évidemment que le respect des Droits de l’Homme n’est pas consubstantiel à l’ordre international.

Il y a certes des traités internationaux comme la convention contre le génocide, ou encore la commission des Nations Unies pour les Droits de l’Homme, qui essayent d’imposer des règles de base. Mais là encore, «selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir». Et la Chine passe pour être plutôt puissante et disposée à traiter l’affaire du Tibet comme une question coloniale mineure que l’on règle avec quelques batailles de tirailleurs… ! Certes les démocraties occidentales peuvent refuser d’aller faire du sport à Pékin, et laisser ceux qui veulent y faire joujou, mais c’est gommer l’épaisseur tragique de ces terribles événements. Pourrait-on demander à nos intellectuels de condamner définitivement, comme contraire aux Droits de l’Homme ce type de régime politique… mais comment faire couche commune avec la Ligue Communiste Révolutionnaire, Lutte Ouvrière ou le Parti Communiste Français ?

Comment être prêt à accepter en France ce que l’on condamne si ouvertement en Chine ?

Monsieur Vincent Paillon avait l’autre soir du mal à répondre à cette question pourtant fort simple. Il existe une sentence française qui généralement met fin à toutes discussions : «C’est de l’anticommunisme primaire». Jean-Paul Sartre ajoutait : «Il ne faut pas désespérer Billancourt». Mais il ne faut désespérer personne, simplement regarder les choses en face, et se persuader qu’on a beaucoup de chance d’échapper encore à l’éternelle vachardise des hommes.

 

Xavier de Roux


De la myopie à l’espoir

Lundi, mars 24, 2008

La société capitaliste, qui est sortie victorieuse de son long affrontement avec la Société des Egaux, est désormais en crise. C’était prévisible. Sans contrepoids, dans un monde désormais “globalisé” selon la charmante formule anglo-saxonne, le marché financier a été livré à l’avarice et à l’imbécillité d’un système bancaire peuplé de jeunes gens aussi fats que myopes, agissant à court terme, sans analyse sociétale, ni projet de civilisation. Les jeunes prodiges en chemise de Wall Street ou de la City ont cru qu’ils étaient à l’abri de la complexité qu’ils inventaient. Scribes assis de la finance, ils ont créé avec délices de nouveaux produits financiers pour en gaver le monde : produits dérivés (mais de quoi ?), produits structurés (mais avec quoi ?), produits titrisés (mais de quels titres ?)… On a prêté aux pauvres gens à des taux usuraires de quoi acheter leur maison, leur voiture, leur télé, leur lanterne, et l’on a transformé ces créances misérables en papier bancable dans le monde entier parce qu’elles produisaient des intérêts capables de booster l’épargne des riches. Seulement voilà, une créance creuse reste une créance creuse, quelque soit la sauce dont on l’assaisonne. Autrefois, les alchimistes essayaient de faire de l’or avec du plomb vil. Nos jeunes financiers, bien conseillés par leurs aînés, se sont pris pour des alchimistes. Ils n’ont pas essayé de faire de l’or avec du plomb, mais avec la misère du monde anglo-saxon qui avec la globalisation tentait d’imposer son modèle culturel, fait d’avarice et de prévarication.
Les banques centrales rament, les banques vacillent ; on en est revenu au scandale du Mississipi, et les pays émergents, l’Inde, la Chine, les pays arabes, ramassent les ruines du capitalisme occidental pour construire le leur dont on ne sait pas très bien à quoi il ressemblera.
Il est évident que cette crise du capitalisme n’est pas la crise de l’économie de marché ; elle est la sanction d’une tentative d’économie virtuelle, schizophrène, qui s’est éloignée de la production des biens et des services dont a besoin l’humanité pour vivre dignement sur une planète bientôt surpeuplée.
Alors que l’on a besoin d’une économie moderne, rationnelle, économe de moyens, de matières premières et d’eau, on a cru pouvoir se lancer dans un jeu de Monopoly pour gamins retardés.
Et en même temps, la France votait ! Qui durant la campagne électorale a parlé de cette crise, de cet enjeu, de ce recentrage sur l’essentiel où ces collectivités publiques doivent tenir toute leur place ? Qui a parlé de notre civilisation, de la persévérance dans notre être, de l’interdépendance des richesses ?
Personne. Il parait qu’on sanctionnait la vie privée du Président de la République ! On sanctionnait ses lunettes de soleil, sa montre arrogante ou sa trop jolie femme ! Et Madame Royal, de son inimitable sourire aux dents limées, proclamait que le Président n’avait pas tenu ses promesses parce qu’il n’avait pas augmenté les salaires et les retraites ! Ce qu’elle aurait évidemment fait, elle, de sa fameuse baguette magique à endormir le monde. Et ce pauvre Monsieur Hollande, tout droit sorti d’un conte de Maupassant, réclamait on ne sait plus quelle mesure immédiate, alors qu’il convient d’engager des réformes de fonds, et surtout une réflexion scrutant l’avenir, redonnant à l’Etat, c’est-à-dire à la représentation des peuples, des données fiables et non plus l’immédiateté du journal quotidien. C’est tellement compliqué de détricoter le long manteau dont s’est couvert au fil des ans la société française, et qui ne la protège plus de rien ; c’est tellement compliqué d’inventer une nouvelle économie, alors que l’on veut le pouvoir demain, et l’écharpe tout de suite !
C’est tellement difficile d’être iconoclaste, lorsque les élites sont à ce point complices de ce qui se trame, qu’on envoie en prison un jeune trader instrumenté à leur place.
L’espace qui s’ouvre à la réflexion est justement global pour reprendre l’expression anglo-saxonne ; il s’agit de refonder l’économie marchande et la solidarité active. L’engagement politique devient dont passionnant pourvu qu’on fasse bouger les lignes, qu’une génération s’empare du sujet, franchisse les bornes, et construise vraiment la civilisation du XXIème siècle. Bonne chance.

Xavier de Roux

“L’Echo des Arènes” n°126 - avril 2008


L’ouverture de la chasse

Mardi, février 26, 2008

La chasse au gibier politique est autorisée une très grande partie de l’année, et en période électorale, on peut faire feu sur tout ce qui bouge, très licitement.

Les principaux veneurs tiennent leurs meutes dans les salles de rédaction des médias. Pas toujours très courageux, ils chassent le gibier de moyenne importance ou le gros lorsqu’il commence à se fatiguer.

Mais il y a d’autres chasseurs en embuscade, les concurrents qui manient l’escopette et les amis qui pratiquent plutôt le couteau dans le dos, ou le coup de grâce de l’animal à terre. Ainsi donc, à cor et à cri, va la vie politique que l’on dit démocratique. Ne sont épargnés que les très grands gibiers réputés sauvages ou méchants.

Pendant longtemps, et juste après son élection, Nicolas Sarkozy était classé dans cette catégorie ; on ne le tirait pas et faute de pouvoir l’abattre, il était louangé à outrance. La cour se mettait en place et l’on baisait ses chaussures avec délice et prosternation. Qui aurait le regard ? Le sourire ? La poignée de main ? Le bon mot ? L’engueulade, le coup de gueule, le grand ou le petit frisson ?

Dans les salles de presse, on cherchait l’exclusivité de la confidence, la taille nécessaire de la brosse à reluire, la photo la plus sympa, la famille, la femme, le caprice, et puis patatras… ! Le roi divorça. Ce qui aurait pu être une simple nouvelle de cour, est le commencement d’un charmant conte de fée, mélodie d’amour, la belle chanteuse et le prince charmant, tourne immédiatement à la cacophonie.

On chassa d’abord la Carla, c’était simple, mais elle fut leste, alors commença le tir groupé sur le quartier général. Le roi amoureux savourait ses brioches tandis que le peuple affamé mourrait de faim. Ce vieux remake eut un succès inespéré, d’autant qu’un Président en jean, ce n’est déjà plus vraiment un Président ; il n’est plus protégé par son habit. Il se met, au propre comme au figuré, absolument à découvert et Nicolas Sarkozy plus habitué à être chasseur que gibier, oublia les règles essentielles de la remise et du change et donna tête la première dans le piège. Il n’y avait plus qu’à sonner l’hallali à grand renfort de trompes de la renommée ; surprise la cour commença à s’éparpiller ; il n’est pas bien vu d’avoir aimé le roi, d’avoir touché son pied, ou réclamé qu’il guérisse une écrouelle. Mais chasser le Sarkozy n’est pas de tout repos ; il est évidemment jeune, solide, rapide à la course, imprévisible dans ses manœuvres. Lorsqu’il tient la forme, les chiens n’approchent pas trop. On en est là, la meute fait un boucan du diable, elle hurle, trépigne, mais se méfie, dès fois que l’opinion prompte à calculer le juste et l’injuste et à charger la victime viendrait à changer de bord !

Là ce sont les chasseurs qui sont à découvert et en grand risque. On a sonné l’ouverture de la chasse. On n’en est pas encore à la curée. On verra alors s’il s’agissait d’un rôle de composition, un carton pâte comme au cinéma ou un personnage de chair et de sang ayant la carrure d’un Chef d’Etat.

Xavier de Roux


Balkaniser les Balkans

Mardi, février 26, 2008

Le retrait chaotique de l’empire ottoman des Balkans à la fin du XIXème siècle fit émerger une mosaïque de peuples batailleurs, et d’états instables voulant conquérir un espace convoité par l’empire d’Autriche qui tenait déjà fermement la Slovénie et la Croatie. La délimitation de la Serbie en 1878 par une commission internationale donna lieu à des palabres sans fin. Déjà Russes et Autrichiens se disputaient par Serbes interposés. Le président de cette commission, le Français Gabriel Aubaret, écrivit : “Voilà trois jours qu’on se dispute sur le point nommé Radocina sur la carte du traité de Berlin, angle plus aigu à l’est. La difficulté consiste en ce que cette montagne marquée en grosses lettres sur la carte, n’existe pas…” A force de se disputer pour des choses qui n’existaient pas, on assista à deux guerres balkaniques, et pour finir à l’explosion finale, puisque la première guerre mondiale est née de la convoitise par l’Autriche, alliée de l’Allemagne, de la Bosnie Herzégovine, sur laquelle, soutenus par les Russes, les Serbes avaient des prétentions.
La diplomatie française à l’issue d’un conflit où l’on avait envoyé l’armée d’Orient soutenir la Serbie, fut de tenter d’unifier les Balkans pour en faire enfin une zone de paix. On créa donc la Yougoslavie, en unifiant les Slovènes, les Croates, les Serbes, les Monténégrins et les Albanais du Kosovo et de Macédoine.
Cet Etat fédéré par une monarchie ne résista pas longtemps aux pressions allemandes, occupé en 1941, démembré, livré à une sanglante guerre civile, il fut réunifié par la Russie soviétique qui imposa Tito, et le Maréchal Tito se soustrayant à ses parrains, constitua un Etat fédéral dont les frontières internationalement reconnues devaient assurer la stabilité régionale.
On connaît la suite. La fédération yougoslave ne résista pas très longtemps à une crise de régime, née de l’effondrement du communisme à l’Est, et de l’émergence des nationalismes encouragée fortement par l’Allemagne et les Etats-Unis.
Dans ce conflit la France hésita beaucoup ; François Mitterrand et Roland Dumas souhaitaient plutôt que l’on applique le droit international sur l’intégralité des frontières des états européens, mais n’avaient aucune envie d’un conflit avec l’Allemagne avec laquelle on négociait la construction européenne ; Jacques Chirac et Alain Juppé ne firent pas beaucoup mieux dans ce chaos, il est vrai peu aidés par Slobodan Milosevic qui apparaissait pas très fréquentable, et qui surtout hésitait sans cesse entre les solutions, négociant avec tout le monde, sans toujours montrer clairement quel était le but de la Serbie au milieu de tous ces nationalismes triomphants. L’affaire du Kosovo, après les accords de Dayton, illustra cette hésitation. Envoyant d’abord son armée dans la province rebelle, il la laissa l’arme au pied, subit les bombardements de Belgrade, pour évacuer le territoire sans autre forme de procès, ses troupes intactes battant la retraite comme à la parade.
Selon les mœurs de la région, les Kosovars firent un peu d’épuration ethnique pour se débarrasser de la minorité serbe et orthodoxe et de ses lieux saints qui ne sont pas ceux de l’Islam. Le roi Lazar défait par les Turcs au champ des Merles au XIVème siècle devait se retourner dans sa tombe, mais c’est une habitude dans les Balkans.
Il fallut que les troupes françaises assurent la sécurité des Serbes à Mitrovica dans le nord-ouest de la province pour qu’ils restent majoritaires dans ce canton frontalier, jusqu’à la rivière Ibar.
Mais que faire du Kosovo, grand comme moins de deux départements français, peuplé de 2 millions d’habitants, ne produisant quasiment plus rien si ce n’est des cultures vivrières, et des trafics en tous genres ?
Les Etats-Unis répondent, un nouvel état souverain où ils pourront installer une base solide ; l’Allemagne se congratule d’une Serbie diminuée ; la Russie se frotte les mains, elle sera le protecteur des Serbes et verra son influence regagner la région. Les Albanais, pourtant voisins, supplient qu’on ne les mêle pas à cette affaire ; leurs cousins Kosovars, disent-ils, ne sont pas de tout repos, on les appelle “les têtes dures”. Et la France ? Eh bien la France aura déployé beaucoup d’efforts dans les Balkans, des troupes encore présentes, des raids aériens puissants. Monsieur Kouchner en gouverneur du Kosovo, des juges à Pristina, et des gendarmes. Pour quel budget ? Pour quel résultat (sans compter les pertes humaines) ? La Yougoslavie a disparu, on s’est éloigné de l’allié traditionnel serbe ; la Slovénie et la Croatie se font lentement digérer par l’Europe sans que l’on y soit particulièrement présent ou influent. La boite de pandore reste ouverte. On ne sait pas très bien ce que va devenir la partie serbe de la Bosnie, la partie albanaise de la Macédoine ; une fois de plus les principes du droit international n’ont pas été respectés, comme le rappelait le ministre des Affaires étrangères d’Espagne, et la vision française des Balkans, ce flanc sud de l’Europe, qui devrait connaître la stabilité, n’apparaît clairement à personne. Tout simplement – peut-être – parce qu’elle n’en a aucune. Alors qu’a-t-elle été faire dans cette galère depuis 12 ans ? Sans doue balkaniser les Balkans !

Xavier de Roux
www.xavierderoux.net

 

Paru dans L’Echo des Arènes n°125 de Mars 2008


Au bonheur du marché

Mardi, janvier 29, 2008

Monsieur Attali, qui fut le gourou de François Mitterrand à l’époque où ce dernier prônait et réalisait la nationalisation des banques et des grands moyens de production, s’est converti en chantre du libéralisme qu’il souhaite faire triompher jusqu’aux chauffeurs de taxis !

Pour cet expert, la liberté absolue entraînerait la croissance absolue.

Pourtant l’effondrement des marchés financiers auquel nous venons d’assister et leur effet de dominos sur la planète entière démontre, une fois de plus, que le marché c’est bien, qu’on peut gagner au casino, mais qu’on peut aussi beaucoup y perdre.

Parfois le marché devient illisible et s’y aventurer ressemble à la forêt de Bondy ; c’est le cas du marché financier. Des jeunes gens doués, portant bretelles, en manche de chemise, ont inventé dans les banques et les cabinets d’avocats – dits internationaux –  des trucs totalement imbéciles que l’on a compliqué pour tenter de les rendre intelligents, puisque la complexité est devenue un art qui cache la raison.

Il y a bien sûr les fameux produits dérivés dont la Société Générale se vantait d’être une championne mondiale et qui l’envoient par le fond. Il y a également la titrisation des créances creuses sur des malheureux que l’on espère solvables à terme parce que leur bien immobilier prendrait de la valeur ! On coupe donc en morceaux des créances qui ne valent rien pour les transformer en produit de placement aux motifs que le risque était grand. Les intérêts peuvent être à la hauteur ! On gonfle ainsi le rendement de l’épargne monétaire en y introduisant un risque que l’on se garde bien d’expliquer aux malheureux acheteurs finaux et l’on fait ainsi circuler une sorte de quasi monnaie qui ne vaut pas une thune ! A la première demande de remboursement, tout le système s’est écroulé, tandis que les épargnants voyaient disparaître leurs économies. Sacré marché !

Les génies qui ont imaginé ce petit jeu de société font claquer leurs bretelles entre leurs pouces du geste fataliste des incompris de la finance. L’humanité ordinaire, décidemment ne comprend rien et les patrons de banque, si souvent donneurs de leçons, cèdent en vitesse leurs établissements à des fonds chinois ou arabes, tandis qu’on inculpe un jeune trader, au hasard Balthazar !

C’est d’ailleurs une sorte de revanche de notre fameux marché. Il était bien normal de vouloir concentrer le prolétariat mondial dans le dernier pays communiste de la planète, c’est pour cela que l’on a transformé la Chine en usine du monde. Le capital conformément aux thèses de Marx a fini par s’y accumuler et, prédateur, il s’empare aujourd’hui des banques faillies d’Amérique, d’Allemagne, de Suisse et bientôt de France.

Après le casino, voici venir la partie de poker. Le rapport Attali, dans ce contexte vient à contretemps et son auteur joue à contre-emploi.

Il en a peut-être un peu disserté avec Tony Blair qui a quitté, comme beaucoup, la politique pour la banque. C’est très tendance ; dès qu’un homme politique prend le large, c’est pour se transformer en banquier ou en avocat pour goûter aux fruits d’une croissance à laquelle – responsable – il n’a pas beaucoup participé ! M. Strauss-Kahn, autre ami d’Attali, ne fait pas exception à la règle. Il est donc bien normal que des esprits aussi éclairés se persuadent que toutes les réformes doivent simplement permettre au marché d’être plus fluide, plus huilé, plus transparent comme ils disent, et que le bonheur ainsi sera dans le pré.

Et si, au contraire, l’ennemi de notre civilisation c’était tout simplement la complexité ?

La complexité des scribes assis qui se ont emparé de la machine d’Etat, comme ils se sont emparé du marché, qui se nourrissent d’obscurité, qui vivent de l’explication des règles obscures qu’ils ont créées, qu’ils ont codifiées, comme s’il s’agissait réellement du contrat social comme ils disent.

Toutes les réformes se sont toujours heurtées à l’épais matelas de leurs certitudes organisées.

A quand donc le retour à la limpidité du siècle des lumières, et tout simplement le retour à la raison ? 

Xavier de Roux


L’impuissance de la démocratie

Mercredi, janvier 23, 2008

Après l’échec de près d’un demi-siècle de collectivisme dans un grand nombre de pays, cette forme d’organisation sociale a perdu la bataille parce que l’égalité s’opposait fondamentalement à la liberté. Après la chute du mur de Berlin, un consensus s’est fait pour privilégier la liberté ou encore les libertés de circuler, de commercer, d’échanger, d’investir. Les Anglo-saxons ont appelé ce vaste mouvement, dont ils ont été les initiateurs fervents, la “globalisation”. La liberté est devenue synonyme de marché, et le marché global, forcément mondial comme le souhaite l’Organisation Mondiale du Commerce, présidée d’ailleurs par un socialiste français.
Ce mouvement extrêmement rapide favorise l’émergence des grands pays d’Asie qui deviennent les usines du monde, et des mouvements de capitaux que l’on n’avait jamais connus, le capital ne s’accumulant pas seulement dans les grands pays capitalistes, mais dans les pays émergents et singulièrement en Russie, adossée à la fourniture de l’énergie.
Dès lors les démocraties occidentales assistent béates à ce grand ballet planétaire, où l’on observe une accumulation de richesses, l’émergence d’états nouveaux, mais aussi l’absence de contrôle du marché qui est devenu pourtant la panacée universelle.
Economie de marché et démocratie deviennent synonymes, sauf que la démocratie ne contrôle plus rien et devient l’empire du verbe. La crise des prêts immobiliers américains qui a réussi à évaporer deux mille milliards de dollars de la planète en est un exemple parfait. Certes, les banques centrales sont intervenues pour éviter la catastrophe finale, mais cette intervention n’a été efficace que parce que les fonds du capitalisme asiatique sont venus au secours des banques américaines, allemandes et suisses en première ligne dans cette affaire.
La banque JP Morgan a beau embaucher le travailliste Blair comme conseiller, il n’en reste pas moins que son contrôle risque d’échapper aux Américains, comme d’ailleurs le contrôle d’autres grands bastions du capitalisme mondial.
Et lorsque les fonds souverains russes ou chinois interviennent, est-ce au nom du principe de l’économie de marché occidentale, du libéralisme, synonyme de démocratie, ou est-ce au contraire dans une autre perspective ? Qui est simplement la mainmise par de grands Etats souverains et pas très libéraux, sur les commandes de la puissance mondiale ?
On en reviendrait à la vieille phrase de Lénine, «les capitalistes sont si bêtes qu’ils nous vendront la corde pour les pendre». Ce qu’il fit, d’ailleurs avec une certaine application et beaucoup de succès.
Dans ce contexte, les projets de réforme présentés par Attali, qui fut le gourou du socialisme français sous Mitterrand, sont assez stupéfiants ; pour lui la fameuse croissance nécessiterait encore plus de liberté planétaire et la fin des Etats.
Nous serions sur une planète où de grands Etats utilisent les armes du capitalisme pour assurer leur puissance, tandis que les démocraties occidentales sont pratiquement sommées de disparaître au nom de «l’enrichissez-vous» général et de la croissance à tout va.
Cet extraordinaire paradoxe devrait sauter aux yeux de ceux qui ont les rennes du pouvoir et cherchent désespérément une solution en faisant à leurs électeurs des promesses qu’ils sont bien incapables de tenir.
Après Edgar Morin, Nicolas Sarkozy a raison, il faut une politique de civilisation, c’est-à-dire finalement une simple éthique du vivre ensemble en partageant des valeurs. Ce que l’on attend aujourd’hui des intellectuels occidentaux c’est justement ce travail sur les valeurs que nous devons partager, et ce que nous attendons des peuples occidentaux, c’est qu’ils disent les valeurs qu’ils souhaitent partager, et qui sont nécessaires à leur existence telle qu’ils la conçoivent, et ce que l’on attend des partis politiques, c’est qu’ils transforment ces attentes en propositions concrètes, claires, avec une vision à long terme. La politique alors retrouvera les rivages qui sont depuis toujours les siens, et qu’elle a quittés pour se perdre dans le tintamarre des bazars modernes. Il y a là un vrai enjeu qu’il faut saisir immédiatement.

Xavier de Roux 


Le Roi Soleil

Mercredi, janvier 2, 2008

Du Monde au Canard enchaîné, les éditorialistes s’empourprent des aventures de Nicolas Sarkozy, Président de tous les Français. Il mène la presse par le bout du nez en enchaînant les nouvelles qui font l’actualité. Voilà, maintenant qu’il choisit sa compagne dans la jet set et se fait promener par les grands dignitaires de la finance et de l’industrie, comme jadis Napoléon III. On lui prête des bateaux et des avions et on se dispute sa présence dans les dîners en ville, dont il est devenu le suprême ornement. C’est bien connu, le roi devient Soleil lorsque tous les objectifs se braquent sur lui et seulement sur lui. Ainsi, l’Elysée, centre du monde, se peuple de jolies dames, d’aventures, d’histoires, de bons et de mauvais mots, de récits en tous genres et de photos en prime. Il règne un air subtil d’ « enrichissez-vous général » qui rime avec le désormais fameux « travaillez plus pour gagner plus » et qui tranche avec la grise hypocrisie des fortunes que l’on faisait avant, lorsque les tartuffes tenaient les rênes.
Si avec toute cette agitation les exilés fiscaux ne reviennent pas se faire tirer le portrait sur les marches de l’Elysée avec le Président, c’est à douter de la nature humaine, d’autant qu’après les photographies, on vend aussi des centrales nucléaires, des airbus et des parfums subtils et d’autres bricoles encore qui devraient faire tourner rond le commerce et l’industrie de la République. Mais pour cela, il est indispensable que les images de Paris Match, de Gala, de Voici, de Closer ou de Point de Vue éblouissent le monde pour que le Président de la République tienne une place inédite aux côtés d’Albert de Monaco, de la reine d’Angleterre et des frasques de ses petits princes.
Nos éditorialistes s’en désolent. Jusqu’alors les Présidents fréquentaient évidemment les mêmes puissants et contribuaient d’ailleurs à leur bonne fortune, mais ils le faisaient avec discrétion et presque avec autant d’embarras que leurs amours secrètes. La rupture de Nicolas Sarkozy, c’est d’entrer dans ce monde avec tintamarre et d’en tirer parti pour être en permanence au centre des conversations, même lorsqu’elles expriment une détestation publique. On peut déjà imaginer son mariage en grande pompe avec Carla Bruni, robes longues et petites filles, mariée splendide et grand cordon pour le mari. On se disputera les invitations pour avaler les délicats buffets et goûter les musiques les plus à la mode, avec les musiciens qu’il faut, deux ou trois philosophes, des baisers de cinéma, et le nonce apostolique attendri au milieu des grands de ce monde – monarques et Présidents en tenue d’apparat -.
Sa rivale, Ségolène Royal, longtemps première dans la course à l’image et dans la pose est aujourd’hui larguée, bien qu’elle ait encore dans sa manche un parfumeur célèbre et quelques fidélités. François Bayrou, sur son tracteur, a du mal à suivre le rythme. Mais à tout, il y a une limite. Les Français adorent leur souverain, jusqu’au jour où, lassés, ils s’en séparent et parfois brutalement.
Jusqu’où donc le cortège de fifres, de tambours et de parures conduira-t-il notre bon peuple ? Le mènera-t-il au Paradis ou la lassitude mettra-t-elle fin au spectacle plus vite que prévu ? Dans tous les cas : salut l’artiste !
                                                                                                                                                                                                                        

                                                                            Xavier de Roux


Réformer l’Etat

Lundi, décembre 24, 2007

Que de ministres, depuis Giscard d’Estaing, se sont succédés pour réformer cet Etat servi par 5,4 millions de fonctionnaires ! Les uns après les autres ces fameux ministres sont tombés dans l’oubli après avoir créé des offices ou des comités dont les efforts se sont enfouis dans le matelas d’une administration dont la complexité fait la force et assure sa  pérennité. Il suffit de suivre un texte de loi de son vote à son exécution pour mesurer combien la complexité s’empare de la moindre disposition, la commente, l’interprète, la juge. Chaque loi a droit à ses décrets, ses décrets à ses arrêtés, et au final à la circulaire d’application qui peut faire une centaine de pages pour indiquer comment, selon l’administration, deux ou trois mesures législatives doivent s’appliquer ! Et souvent le ministre signe une circulaire dont il ignore l’essentiel. En réalité si quelques ministres sont réellement des patrons, la majorité, malheureusement, sont entre les mains d’une administration qui sort à chaque remaniement ministériel, de ses cartons les mesures dont le précédent gouvernement n’a pas voulu. Et elle finit sous une forme ou sous une autre à les faire passer. L’affaire de la réforme de la carte judiciaire, déjà prête en 1993, en est un exemple frappant. Or dans le budget de fonctionnement de l’Etat les seuls salaires et charges des fonctionnaires représentent 44% du total ! Si l’on ajoute le montant du remboursement des intérêts de la dette, on comprend facilement qu’il reste bien peu à l’Etat pour fonctionner, et qu’il doit souvent emprunter dès le mois d’octobre pour faire la paye !
Poincaré disait déjà : «Plantez un fonctionnaire, vous récolterez des impôts». C’était évidemment le bon sens ! Mais un jour arrive où l’on ne peut plus sérieusement augmenter les prélèvements, sous peine d’entamer franchement un niveau de vie dont l’évolution fait problème. Les optimistes disent : «Il n’y a qu’à faire payer les riches». Mais alors les riches, avec la mondialisation, prennent la poudre d’escampette, à Londres, à Genève, à Bruxelles, à Rome ou au diable, et finalement, comme d’habitude ce sont les pauvres qui trinquent !
Nicolas Sarkozy a raison, si l’on veut redonner un peu de marge aux finances de l’Etat, ne pas augmenter la pression fiscale et rechercher l’efficacité, il faut réformer l’Etat. C’est beaucoup plus facile à dire qu’à faire. Il aura par exemple fallu 20 ans pour que soient fusionnées les administrations de l’établissement et de la collecte de l’impôt et plusieurs ministres y perdirent leur place ; que dire alors de la fusion de l’ANPE et de l’Assedic, cette dernière n’étant pas composée de fonctionnaires de l’Etat ! Jean-Louis Borloo peine à mettre ensemble les fonctionnaires de l’équipement et ceux de l’environnement ; les services de l’agriculture ont prospéré sur les règles d’une politique agricole commune qu’ils sont les seuls, ou presque à maîtriser, avec les résultats que l’on sait en matière de production de lait et de céréales dont nous risquons de manquer !
Que dire de l’Education nationale qui est devenue une sorte de sujet tabou, les écoliers et les étudiants jouant à la révolution d’octobre dès que l’on essaye de moderniser un système à bout de souffle.
On peut ajouter à cela que la complexité administrative a quitté les seuls territoires de l’Etat pour envahir toute la société française. La complexité de l’organisation du territoire née des politiques successives de régionalisation a quintuplé le nombre des fonctionnaires territoriaux attachés aux communes, aux communautés de communes, aux communautés d’agglomérations, aux pays, aux départements et aux régions, qui, si l’on en croit la Cour des comptes, passent leur temps à faire la même chose en créant des procédures différentes. C’est ainsi que l’esprit français, qui est un esprit de système, éloigné du pragmatisme, rend caduques les meilleures idées. Et pourtant il est bien évident que la collectivité est nécessaire pour les services collectifs que dans notre pays on nomme les services publics.
L’Etat est fait pour assurer la défense de la nation, la justice et la paix publique, l’éducation, la protection de la santé, et les grands équipements qui permettent d’aménager le territoire et de rétablir une certaine égalité de ceux-ci au sein de la nation. Cela fait déjà tout un programme et une vaste contribution des citoyens est nécessaire pour le financer.
Que l’Etat se limite à ce qu’il sait faire, et qu’il cesse de se promener dans les brumes de ce que certains nomment l’économie, et qui est en réalité le marché qu’il est chargé de surveiller et d’arbitrer, ce qui devrait lui interdire d’en être un acteur. Au final, ce n’est pas seulement la charge du budget de l’Etat qui sera réduite et donc limitée la contribution citoyenne, ce sera un esprit qui sera changé, et c’est de cela dont la France a besoin : quitter l’esprit de système, pour retrouver le goût de l’aventure.

Xavier de Roux

Paru dans L’Echo des Arènes n°123 de Janvier 2008


Quand les arbres montent au ciel

Mercredi, novembre 28, 2007

On ne cesse de parler de croissance et de points de croissance comme une panacée universelle à tous les maux des hommes. A entendre les savants la quantité de biens, de services, de produits mis sur le marché, échangés, consommés, exportés constituerait les éléments de calcul de cette fameuse croissance.
Les économistes sont des gens sérieux. Ils s’y connaissent en points de croissance ; ils vous calculent ça toute la journée tandis que les ministres des finances ont l’œil fixé sur les résultats. Les finances de l’Etat, en effet, leur équilibre, ou l’importance de leur déséquilibre dépend de ces fameux points. On ne fait pas un budget à 2% de croissance, comme on le fait à un. C’est le cycliste sur son engin qui doit sans cesse pédaler pour ne pas tomber.
Or le même Etat qui tremble pour un tiers de point de croissance en plus ou en moins, organise en même temps le grenelle de l’environnement pour dénoncer les nuisances de la croissance, non seulement dans nos sociétés passablement gavées, mais aussi dans les pays émergents parce que la planète ne supporterait plus l’agitation incessante des hommes, leur recherche de confort, leur désir de bien-être, leur goinfrerie quotidienne, qui font la vie comme ils la rêvent.
Certes il reste beaucoup de pauvres, des exclus, des morts de faim qui voudraient bien être rattrapés par la fameuse croissance à travers la solidarité nationale. La social-démocratie a inventé, ce qui est bien pratique, la redistribution fiscale, mais elle a aussi branché les impôts sur le marché, en livrant à sa main invisible les recettes de l’Etat. Ces dernières sont donc depuis soumises aux emballements, aux récessions, aux codes, aux changements d’humeur d’un grand bazar, autrefois national, aujourd’hui planétaire.
Réguler, comme on dit, un marché national n’est pas très simple tant les opérateurs n’ont de cesse de tourner les interdits ; réguler le marché mondial est pratiquement hors de portée de nos démocraties qui désormais jouent leurs ressources au casino en faisant appel aux bateleurs et aux faiseurs d’illusion qu’ils nomment encore économistes pour donner à cette fantaisie un caractère scientifique. Bref la forêt d’experts dissimule la question. Les ressources de l’Etat doivent-elles dépendre de la croissance d’un marché sur lequel l’Etat n’a plus de prise sérieuse ?
Il y a plus d’un siècle, Marx avait tenté de répondre à cette question, et ses épigones ont rêvé de créer la société des égaux. Mais l’égalité a livré un terrible combat avec la liberté, parce que les hommes au fond ne supportent pas l’égalité, ils ne supportent pas la norme. Ils veulent accaparer, entasser, s’enrichir, et Jésus Christ, comme tant d’autres, eut beau promettre qu’il serait aussi difficile aux riches d’entrer au paradis qu’un chameau de passer par le chas d’une aiguille, la course au trésor n’a pas cessé pour autant ! L’organisation marxiste de la société qui avait essayé de répartir égalitairement les biens produits pour la seule satisfaction du consommateur citoyen, a dû mettre la clé sous la porte, après avoir ruiné cent Etats !
Quelle place reste-t-il alors à nos modernes nations ? Elles doivent assurer un certain nombre de services collectifs, faire régner la justice et assurer la défense. Ce n’est pas si mal. La liste des services collectifs est évidemment variable – santé, transports, éducation, aide aux familles, fourniture de l’eau, de l’énergie… - on peut mettre ce que l’on souhaite dans la corbeille commune. On sait simplement qu’elle a un prix et que ce prix se traduit par des prélèvements obligatoires sur la richesse de chacun. Ces prélèvements doivent être acceptables et acceptés. C’est la nature même du pacte social. Leur financement ne doit pas dépendre d’une croissance chimérique, mais d’un coût réel, acceptable à l’instant même où il est déterminé. Il est donc nécessaire d’avoir un Etat simple et efficace qui ne s’embarrasse pas trop de tous ces calculs savants qui mènent aux erreurs les plus folles, comme on en a tant connu dans l’histoire de notre pays.
Un Etat simple et efficace, c’est d’abord un Etat dont les comptes sont en ordre, le budget en équilibre et qui ne court plus après la croissance pour simplement payer ses dettes ; c’est un Etat qui ne se mêle plus d’un marché sur lequel il n’a plus d’autre action que celle d’en augmenter la cacophonie.
C’est un Etat qui investit dans son domaine et qui ne décrète pas à tout bout de champ. Moins on décrète, mieux on se porte. Mais pour bâtir cet Etat simple et efficace, cet Etat moderne, il faudrait, sans doute, un autre siècle des lumières.

Xavier de Roux

Paru dans L’Echo des Arènes n°122 - Décembre 2007


Où va la politique étrangère de la France ?

Mardi, octobre 23, 2007

Notre pays est confronté comme l’ensemble des pays occidentaux aux enjeux d’une planète qui se rétrécit à vue d’œil tant l’espace-temps a changé en un siècle, et tant son peuplement s’est modifié au bénéfice de l’Orient. La suprématie économique américaine issue de la deuxième guerre mondiale est en train de disparaître, comme a disparu depuis peu le monde communiste, pour laisser la place à l’émergence de vastes états comme la Chine et l’Inde, ou au retour de la Russie sortie affaiblie de sa révolution de 1989.
L’Europe est donc devenue pour un pays comme la France une nécessité absolue. Elle lui procure, malgré les grincheux, une monnaie forte, un marché proche et solvable, une solidarité de défense.
Pourtant la France n’est pas tout à fait à l’aise dans cette Europe qu’elle ne domine pas. Elle regarde vers la Méditerranée et l’Afrique, sans trop savoir où se trouvent ses alliances fondamentales. Elle se rapproche de la politique de défense de l’OTAN, au moment où le traité d’Atlantique Nord, fait contre l’URSS, n’a plus d’autre sens que d’affirmer une solidarité avec l’Amérique. En Afrique, elle rencontre maintenant la Chine sur les terres de ses alliés traditionnels, dont elle ne sait plus comment gérer l’amitié, empêtrée dans ses affaires d’immigration qui malmènent son image. En Méditerranée, elle doit affronter d’abord les conséquences de la crise des Balkans, et la création de micro-états, comme le Monténégro, le Kosovo, la Macédoine ou la Bosnie, d’où peut surgir à chaque instant une nouvelle crise. Elle est pourtant tentée, on ne sait d’ailleurs pourquoi, par ces micro-états qui peuvent sans doute se multiplier dans toute l’Europe, pour lui donner le visage du défunt empire romano-germanique. Mais surtout elle est confrontée à la crise majeure qui depuis plus d’un demi-siècle creuse le fossé entre l’Occident et le Moyen-Orient, fait resurgir l’Islam en dehors des Etats et l’Ouma, cette union des peuples musulmans qu’avait brisée l’émergence des nationalismes.
L’occupation de la Palestine par Israël : le lien mystique qui lie les Juifs à la terre d’Israël a engendré comme par effet miroir la sacralisation de la terre palestinienne par l’Islam et a fait paradoxalement de ce conflit celui du monde occidental chrétien avec le monde arabo-musulman. Incapable de trouver une solution à un conflit qui est du domaine du sacré la diplomatie matérialiste occidentale a pour l’essentiel pris fait et cause pour Israël, avec quelques exceptions parmi lesquelles la fameuse exception française portée par le Général de Gaulle.
Avec Nicolas Sarkozy, cette exception est passée à la trappe.
De même que l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis obéissait au prétexte de la non-prolifération nucléaire, et de la menace de l’Irak sur l’existence d’Israël, la croisade avec les mêmes prétextes s’étend aujourd’hui à l’Iran.
Si l’on n’a trouvé en Irak nulle trace d’arme nucléaire, on a créé une situation qui en effet profite à l’Iran, puisqu’au nom de la démocratie, donc de la loi du plus grand nombre, on a jeté dans ses bras la majorité chiite irakienne, ouvert à son protectorat un état kurde tout neuf, et un Afghanistan que l’Occident ne parvient pas plus à protéger que l’URSS n’était parvenue à le conquérir. Par la force des choses, le pouvoir est passé de Bagdad à Téhéran, comme au temps béni des croisades, les Perses seldjoukides finissaient par devenir les protecteurs du monde musulman ! Parfois, l’histoire bégaie, et les mêmes causes produisent les mêmes effets. Aux bruits de bottes que fait résonner Bernard Kouchner, on a envie de répondre le mot d’un général célèbre : «Attaquons, attaquons… comme la lune !»
Le rôle de la France ne serait-il pas plutôt d’apporter l’apaisement en œuvrant pour un partage équitable de la Palestine, pour une désacralisation du conflit, de sorte que cesse cet affrontement d’un autre âge qui ensanglante déjà le Moyen-Orient, mais qui pourrait bien finir par incendier la planète.
Si le temps de la diplomatie revenait, Nicolas Sarkozy pourrait alors jouer un rôle historique qui devrait être à sa mesure.

Xavier de Roux

L’Echo des Arènes - Novembre 2007


L’irrésistible ascension présidentielle

Jeudi, septembre 27, 2007

Jamais il n’avait été aussi évident qu’un Président gouvernait et gérait directement les affaires de la France.
La commission Balladur chargée de proposer des modifications institutionnelles a du mal à suivre le mouvement, puisqu’avec la même constitution, nous sommes passés en 1958 d’une démocratie parlementaire à une monarchie républicaine qui a vu dans le temps s’effacer le rôle du Premier ministre tandis que le Parlement, habitué à soutenir un gouvernement théoriquement responsable devant lui, perdait l’initiative des lois, et peinait à entamer le dialogue avec le véritable patron de l’exécutif, le Président de la République.
Jacques Chirac avait gardé quelques apparences qui lui permettaient de sauvegarder une irresponsabilité théorique, tandis que ses premiers ministres s’épuisaient à défendre ses directives devant le parlement.
Nicolas Sarkozy ne s’est pas embarrassé du masque du monarque régnant mais ne gouvernant pas. Il a pris sa responsabilité toute entière, et les affaires de l’Etat désormais, se traitent à l’Elysée où l’a envoyé le suffrage universel.
Il en résulte parfois un évident cafouillage puisque le Premier ministre, privé de l’apparence même du pouvoir, ne sait plus très bien où se situer, tandis que le parlement se lasse d’avoir responsable devant lui, non pas celui dont émanent les directives, ou si l’on veut l’esprit des lois, mais un ex